Review – Album « Un peu d’espoir mais pas trop quand même” de Hajj

Hajj Musique Dawn Records

Début avril 2026 sortait Un peu d’espoir mais pas trop quand même. C’est le titre de l’album de Hajj. Et je veux croire (car j’ai besoin d’y croire) que ce titre n’est pas ironique, ou du moins pas seulement ironique, parce que s’il est entièrement ironique alors nous sommes tous foutus !

Avant de commencer ma chronique, il faut d’abord que je dise quelque chose sur DAWN Records, et je sais, je sais, que vous êtes venus pour la review de l’album de Hajj (Florent Hadjinazarian, alias la même personne qui est DAWN Records, ce qui est important et sur quoi je reviendrai, promis). 

Donc voilà, il faut d’abord que je vous parle de DAWN parce qu’il y a des choses qu’on ne peut pas dire correctement si on ne remonte pas un peu, si on ne pose pas d’abord une sorte de contexte émotionnel, une géologie des faits avant de pouvoir parler du tremblement de terre.

Commençons par le début, c’est-à-dire par le 30 octobre 2010, c’est-à-dire par Metz, c’est-à-dire par un bar-restaurant australien au fond duquel se trouvait un DJ booth de taille modeste où nous faisions jouer des artistes que nous aimions parce que nous avions 20 ans et que nous pensions que l’amour suffisait à compenser l’absence de budget, de public et parfois de sono décente.

Nous. C’est-à-dire OKAY PULSATION. Mon association. La chose que j’avais fondée avec des amis au début des années 2010 pour organiser des événements musicaux, ce qui dans les faits voulait dire : écrire des mails à des gens qu’on admirait de loin en espérant très fort qu’ils répondent, puis paniquer quand ils répondaient effectivement, puis se débrouiller avec les moyens du bord (lire : pas beaucoup de moyens), puis, le jour J, regarder les gens danser (ou ne pas danser, c’est aussi arrivé) en se disant que ça valait quand même quelque chose, tout ça (1).

(1) Il y a une thèse entière à écrire sur la phénoménologie de l’organisateur de concert amateur, cette tension particulière entre la certitude que ce qu’on fait est important et le doute constant que personne d’autre ne partage cette certitude, mais ce n’est pas l’objet de ce texte. 

Ce soir-là, le 30 octobre 2010 donc, nous avions invité DAWN Records. Pas Florent, puisque Florent, je ne le rencontrerai que bien plus tard, en mai 2024, à un after des Nuits Sonores, ce qui est exactement le genre de coïncidence qui vous fait vous demander si l’univers a un sens de la mise en scène ou si c’est juste la loi des grands nombres appliquée aux milieux musicaux de taille humaine. Non, ce soir-là c’est Guillaume qui était venu, Guillaume le cofondateur, Guillaume qui nous avait répondu quand on avait écrit au label, et avec lui deux artistes : Renart et Jean Paul Sarce.

J’ai retrouvé pour vous le visuel que l’on avait fait pour cette soirée 🙂

Renart. Il faut que je vous parle de Renart une seconde parce que c’est par lui qu’on avait découvert DAWN, et c’est une histoire qui dit quelque chose d’important sur comment les choses circulaient à cette époque (et circulaient vraiment, je veux dire, pas de manière performative). Un de ses premiers titres, Al Isra, était apparu sur le blog de Mad Decent, le label de Diplo, ce qui était, pour un jeune artiste français de musique électronique expérimentale en 2010, un peu l’équivalent d’une apparition divine, ou au moins d’une validation qui venait d’ailleurs, d’un regard qui disait : ça existe, ce que tu fais, et ça compte. Son titre Wolf Winterood (remixé par Myd, qui depuis a fait son chemin, ce qui est une autre histoire) devait sortir sur le sampler de Trax de novembre. DAWN, à l’époque, avait sorti à peine quelque chose, un seul EP, celui de vOPhoniQ, si je me souviens bien, et pourtant il y avait déjà là une intention, une direction (2), une façon d’être dans la musique qui n’appartenait qu’à eux.

(2) Dans la direction que le label prenait, on pouvait déjà remarquer toute la vision qui allait être celle de Florent, les années qui suivirent. 

Ce qui m’amène à ce que je veux vraiment dire, et qui est peut-être la seule chose que je veux vraiment dire dans ce texte (le reste étant de la géologie, comme établi plus haut) : DAWN Records est encore là. Plus de quinze ans après. Dans un paysage où les labels de musique électronique expérimentale naissent et meurent avec la régularité métronomique d’un Roland TR-808 en boucle, DAWN est encore là, et c’est Florent qui le porte, seul maintenant, et je ne sais pas exactement ce que ça coûte de porter un truc pareil,  financièrement, émotionnellement, en termes de foi pure dans le fait que ce qu’on fait a de l’importance (3), mais je peux deviner. Et ce que je devine me remplit d’une chose que je n’arrive pas tout à fait à nommer et qui ressemble à de l’admiration mais qui est peut-être plus proche de la reconnaissance, au sens fort du terme : je reconnais dans ce que fait Florent quelque chose que je comprends viscéralement, parce que j’ai essayé à ma façon et à mon échelle de faire la même chose, et que je sais que c’est difficile, et que je sais que le temps use, et que malgré tout il faut continuer.

(3) La question de savoir si ce qu’on fait « a de l’importance » est peut-être la question la plus paralysante qui soit, et aussi la plus inutile, et aussi celle qu’on ne peut pas s’empêcher de se poser à 3h du matin quand on regarde les chiffres de streams et qu’on se demande si quelqu’un écoute vraiment, ou juste fait semblant d’écouter pendant qu’il fait autre chose. La réponse honnête est probablement : les deux. Et c’est quand même mieux que rien.

Parce qu’on parle souvent des labels comme d’entités abstraites, presque administratives. Or un label indépendant est généralement une ou plusieurs personnes qui acceptent volontairement de consacrer une quantité déraisonnable de temps, d’énergie mentale, d’argent et d’espoir à un projet dont personne ne peut garantir la survie. Lorsqu’un label existe encore après quinze ans, ce n’est pas seulement parce qu’il a publié de bons disques. C’est parce qu’une personne a continué à se lever le matin en décidant que cela valait encore la peine.

Je n’ai pas suivi chaque sortie de DAWN avec une attention égale. Mais je me rends compte que j’y reviens toujours. Comme on revient vers certains auteurs ou certains lieux. Parce qu’il existe une cohérence difficile à définir mais immédiatement reconnaissable. Une identité. Une manière d’habiter la musique.

Et cette permanence me touche d’autant plus que la musique électronique expérimentale reste un territoire fragile. Elle ne possède ni les certitudes commerciales de la pop, ni les structures de soutien dont bénéficient parfois d’autres scènes. Elle avance souvent dans des espaces intermédiaires, précaires, où l’on passe beaucoup de temps à défendre l’existence même de ce que l’on fait.

Continuer à y croire demande donc un effort.

Et le temps, lui, ne facilite rien.

Le temps fatigue.

Le temps fait que la vie change.

Le temps oblige à faire des compromis.

Le temps transforme les enthousiasmes spontanés en engagements conscients.

C’est précisément pour cela qu’être encore là compte autant.

Quand je repense à mes propres débuts, les petits concerts organisés à Metz, les soirées montées avec des moyens dérisoires, cette impression permanente d’essayer de construire quelque chose à partir de presque rien, je réalise que DAWN faisait déjà partie du paysage. Et aujourd’hui encore, le label continue d’accompagner des artistes singuliers, de défendre une direction artistique qui ressemble à peu d’autres et de produire des objets musicaux qui témoignent d’une foi intacte dans la création.

Alors avant même de parler de l’album de Hajj, j’avais besoin d’écrire cela.

Parce qu’il est facile de commenter les sorties. Il est plus rare de prendre le temps de saluer les structures qui rendent ces sorties possibles.

Alors simplement : bravo.

À Florent. À DAWN. Et, plus largement, à toutes celles et ceux qui passent leurs journées à porter des projets dont l’importance n’apparaît pas toujours immédiatement mais qui contribuent pourtant à maintenir vivante une certaine idée de la musique.

Il faut continuer à espérer.

Enfin. Un peu, en tout cas.

Mais pas trop quand même.

Review – Album « Un peu d’espoir mais pas trop quand même” de Hajj

Nombreuses sont les chroniques d’albums dans la musique électronique qui aiment dire que telle ou telle œuvre est le reflet de son époque, que cette dite œuvre raconte quelque chose de son temps, etcetera, etcetera… Mais ce qui fait une époque, ce sont les gens et ce qu’ils ressentent, la somme des états psychologiques et psychiques de tous les individus qui constituent une société, un monde. On ne va pas se mentir sur la nôtre, sur notre époque, elle n’est pas très glorieuse, et l’information quotidienne à laquelle on est sujet chaque jour, à travers les différents médias qui se sont greffés malgré nous dans nos vies, provoque un état de conscience et un sentiment qui est très souvent proche de celui de la saturation, quand bien même on porte une attention véritable à ce que notre monde traverse.

Un peu d’espoir mais pas trop quand même, le nouvel album de Hajj, appartient à cette rare catégorie d’œuvres qui tentent d’exprimer cette saturation. Non pas la saturation sonore mais la saturation morale d’un individu contemporain qui continue à avancer alors qu’il ne croit plus vraiment à la promesse du mouvement. Et vous pouvez prendre le mot mouvement de la façon qui vous plaît le plus.

L’album est composé de sept pièces dont les titres dessinent déjà une dramaturgie de l’effondrement (ou alors de ce que la saturation peut provoquer chez celui ou celle qui la vit) : « The Definition Of Violence », « Obscur Chants Took Her ♡ », « Theses Viles Whispers », « Ultra Violent Communication », « Soul Extermination », « Slaugtered In The Vomit Chamber » et « Death Is Not The Final Answer ».

Ainsi, l’angle le plus intéressant pour chroniquer ce disque n’est peut-être ni l’ambient, ni même la tradition industrielle à laquelle Hajj est souvent associé, mais plutôt comment nous réagissons aux turbulences, aux moments de chaos, au trop-plein, à la congestion et comment cela se traduit en musique.

Je vais donc volontairement laisser les genres de côté pour me focaliser sur l’état de l’œuvre, sur sa dynamique, sur ce qu’elle évoque à mon sens.

Depuis ses débuts sur DAWN Records, j’ai toujours eu le sentiment que Hajj s’intéressait moins aux genres qu’aux états de désagrégation. DAWN a toujours ressemblé à un laboratoire de « déconstructivisme sonore », selon la formule employée par Inverted Audio. Mais ici, quelque chose change. Là où No Soul, No God, No Devil, No Existence semblait fasciné par le vide métaphysique, Un peu d’espoir mais pas trop quand même paraît accepter que le vide soit devenu le milieu naturel dans lequel nous évoluons.

En fait, le titre de l’album est remarquable par la polysémie qu’il exprime. Il résume d’abord à lui seul une forme d’affect collectif contemporain. Nous ne sommes plus dans l’optimisme. Nous ne sommes même plus dans le pessimisme. Nous sommes dans une économie émotionnelle de la prudence. Avoir un peu d’espoir, mais pas trop quand même. Croire encore légèrement. Se méfier de cette croyance immédiatement après. Ou alors flotter entre les deux.

Le disque fonctionne comme une bande-son de cette contradiction.

Musicologiquement, ce qui frappe est la manière dont Hajj travaille la notion d’espace négatif, à travers l’idée à la fois du sentiment de saturation, de la contradiction et de la désintégration voulue.

Je le cite souvent, mais Brian Eno définissait l’ambient comme une musique capable d’être aussi ignorable qu’intéressante. Hajj semble ici proposer l’inverse : une musique impossible à ignorer mais qui refuse obstinément de devenir spectaculaire. Les textures s’accumulent comme des couches radioactives. Les fréquences graves ne servent pas à créer de la puissance mais une sensation de pesanteur physiologique. On pense parfois aux paysages industriels de Lustmord, à certaines dérives d’illbient new-yorkais, aux collages psychiques de DJ Shadow période Endtroducing, voire aux moments les plus désincarnés du grime expérimental britannique.

Pourtant, aucune de ces références n’est réellement satisfaisante.

La singularité de Hajj réside également (pour ne pas dire surtout) dans son rapport à la narration. 

Pour moi, chaque morceau agit comme un chapitre d’un scénario dont les personnages auraient disparu avant le début de l’histoire. « The Definition Of Violence » n’est pas tant une description de la violence qu’une tentative d’en observer ses protagonistes et ses effets. Le titre repose sur une vaste architecture de drones synthétiques parcourus de modulations tremblées qui émergent et disparaissent à la périphérie du spectre. Une imposante assise sub-bass structure l’ensemble et produit un sentiment de gravité permanente. Cette interaction entre instabilité harmonique et immobilité fréquentielle génère une forme d’angoisse suspendue, transformant le morceau en paysage sonore de la condition contemporaine : dense, profond et traversé d’une inquiétude presque existentielle.

 « Ultra Violent Communication » constitue quant à lui une sorte de centre conceptuel du disque. Déjà, le titre résume à lui seul notre époque, où la communication est devenue simultanément omniprésente et incapable de produire de la compréhension. Le morceau s’articule autour d’une voix spectrale qui revient par vagues, ponctuée de fragments vocaux découpés avec précision. Mixés en panoramique, ces éclats de voix glissent d’une oreille à l’autre, donnant l’impression d’être constamment sollicité, comme si l’espace lui-même cherchait à attirer notre attention. En contrepoint, de larges nappes de synthétiseurs montent en tension, frappant la structure même du morceau. Ce mouvement incessant dans la composition du morceau installe une dramaturgie sonore où la communication devient elle-même une forme d’agression latente, épousant avec une remarquable justesse la promesse contenue dans le titre.

Hajj Album Dawn Records

Le philosophe Jean Baudrillard écrivait que nous vivons dans un excès de signes produisant paradoxalement une disparition du réel. Hajj semble transformer cette intuition en matière sonore. Les voix apparaissent comme des fantômes d’informations. Tout au long des différents morceaux, les longues réverbérations dissolvent progressivement les attaques jusqu’à brouiller la perception de leur origine, tandis que les accords de synthétiseurs hypersaw, avec parfois des apparitions vocales, génèrent une masse harmonique dense mais paradoxalement désincarnée. Les résonances du morceau semblent persister dans l’espace sans véritable point d’ancrage, évoquant des signaux qui continueraient à se propager après la disparition de leur émetteur, ou des messages dont le destinataire n’existe plus.

L’album possède également une dimension profondément corporelle.

Par exemple, « Slaugtered In The Vomit Chamber » déplace cette écoute spectrale sous tension vers quelque chose d’encore plus viscéral. Le corps y apparaît comme la dernière zone où la catastrophe demeure tangible. Dans beaucoup d’œuvres ambient contemporaines, l’idée du corps disparaît au profit d’une abstraction contemplative. Ici, il revient sous forme de fatigue, de nausée, de poids. En tout cas, c’est ce que la musique de Hajj m’inspire et me fait ressentir. Il y a quelque chose de résolument touchant dans l’énergie qui s’y dégage.

Contrairement à de nombreux artistes travaillant les esthétiques sombres, Hajj ne romantise pas l’idée de la “destruction”. Il la documente à travers cette saturation qui fait le cœur du disque.

La véritable difficulté de notre époque n’était pas tant l’absence de sens (dûe à l’excès de signes comme cité plus haut) mais l’excès de conscience de cet excès. Nous savons trop de choses. Nous voyons trop de choses. Nous sommes exposés à trop de tragédies simultanées. Un peu d’espoir mais pas trop quand même sonne comme la bande originale de cette surcharge cognitive.

Et pourtant.

Quelque chose résiste.

Le dernier morceau, « Death Is Not The Final Answer », agit comme le parfait point final dans l’architecture générale du disque. 

Le morceau prolonge la profondeur texturale des pièces précédentes, mais infléchit leur trajectoire dramatique. Là où les compositions antérieures maintenaient l’écoute dans une tension sans issue, celle-ci introduit une sensation de résolution, non pas au sens tonal du terme mais comme une stabilisation de la matière sonore. Les nappes s’aèrent, les modulations prennent plus d’ampleur, et les fragments vocaux laissent entendre une sorte d’acceptation de cet état de friction permanente.

Cette impression d’apaisement n’a pourtant rien d’une transcendance ou d’une rédemption. Elle procède d’un autre geste : celui d’admettre, jusque dans l’écriture musicale, que la mort elle-même ne constitue plus une résolution définitive des contradictions humaines. Le morceau refuse ainsi le nihilisme facile. Par la suspension qui s’en dégage, la retenue de ses développements et la manière dont la voix qu’on entend informe qu’on a vécu le miracle qu’elle a elle-même jamais vécu, on ouvre un espace d’attente. Une temporalité dilatée où subsiste, presque malgré elle, une forme fragile de croyance, non pas la certitude d’un salut, mais la possibilité ténue que quelque chose puisse encore advenir, comme ce miracle indiqué par la voix qu’on entend dans le morceau. 

C’est une conclusion profondément moderne.

Autrefois, les récits (qu’ils soient ceux d’un film ou d’un roman) se terminaient par le salut ou la damnation. Aujourd’hui, ils se terminent par une suspension.

Cet album est précisément cette suspension.

Ce qui rend Hajj fascinant, c’est sa capacité à rendre audible le présent. Un présent où l’espoir existe encore, mais sous surveillance. Où la catastrophe n’est plus un événement mais une atmosphère. Où la violence n’est plus spectaculaire mais diffuse. Où les individus continuent d’avancer dans un brouillard dont personne ne semble connaître l’origine. Sa musique l’évoque de la plus juste manière possible.

À la première écoute, Un peu d’espoir mais pas trop quand même peut sembler n’être qu’un nouvel exercice de “noirceur” expérimentale. À la dixième, il apparaît comme quelque chose de bien plus fort : une représentation sonore parfaite de la fatigue contemporaine et à quoi on est toutes et tous finalement suspendus.

C’est une musique de l’après-effondrement composée avant même que l’effondrement n’ait officiellement eu lieu.

Bandcamp : https://dawnrecords.bandcamp.com/album/un-peu-despoir-mais-pas-trop-quand-me-me-dawn028
Soundcloud : https://soundcloud.com/hadji-hajj
Instagram : https://www.instagram.com/hadjihajj/