[English version of the review available here]
La première fois que j’ai rencontré Lucien Silt, c’était dans un recoin très particulier du 3ᵉ arrondissement de Paris, à deux ou trois minutes du métro Saint-Paul, devant un restaurant chinois spécialisé dans la cuisine du Shanxi, un de ces établissements dont la façade paraît d’abord interchangeable avant qu’on ne découvre qu’il y existe, derrière les vitres embuées et la déco un peu fatiguée, des liang pi absolument exceptionnels, ces nouilles froides épaisses et élastiques baignées dans une huile pimentée qui donne l’impression simultanée d’être giflé et réconforté (1). C’était moi qui avais proposé l’endroit, principalement parce que j’adore les liang pi mais aussi parce qu’il y a quelque chose d’intimement révélateur dans le fait de regarder quelqu’un manger un plat qu’on aime soi-même énormément, regarder la manière dont il mélange la sauce, s’il laisse du concombre au fond du bol, s’il fait semblant d’aimer le vinaigre noir, et finalement, regarder la façon dont la personne repart à la fin du repas avec un t-shirt blanc constellé de petites tâches d’huile pimentée.
(1) Mais cela appartient au passé : aujourd’hui, le restaurant a perdu de sa superbe et la cuisine déçoit à tous les niveaux.
À ce moment-là, cela faisait déjà plusieurs semaines que Lucien et moi échangions sur Instagram, ce qui veut dire des réponses à des stories de concerts, des liens YouTube envoyés à différentes heures de la journée, des messages vocaux inutilement longs à propos de concerts d’artistes quasiment inconnus et parfois quelques mèmes obscurs sortis du fin fond du Web. Lucien voulait qu’on se rencontre “en vrai”, expression toujours étrange quand on y pense parce qu’elle suppose implicitement que tout ce qui précède ne l’était pas entièrement. À l’époque, il vivait entre Montréal et New York, ce qui, chez certaines personnes, devient immédiatement un trait de personnalité insupportable mais qui, chez lui, ressemblait davantage à une sorte d’état flottant permanent, comme s’il appartenait à toutes ces villes, mais finalement à aucune en même temps.
C’est Bruno, du label montréalais Audio Bambino, qui lui avait parlé de moi. Et c’est ainsi que tout a commencé, quelque part autour de 2022, époque qui me paraît déjà incroyablement lointaine alors qu’elle ne l’est objectivement pas du tout.
Depuis, nous sommes devenus proches. Vraiment proches. Le genre de proximité qui ne se mesure pas tant au nombre d’années qu’au nombre de conversations absurdes tenues à une heure du matin devant un bar qui ferme, du 19ème arrondissement. Lucien m’appelle “canaille”, ce qui est un mot que personne de moins de soixante-dix ans n’est théoriquement censé employer sérieusement, et il me présente parfois à ses amis comme quelqu’un de “haut en couleur” ou comme un “sacré bout-en-train”, qualificatifs qui me mettent toujours légèrement mal à l’aise parce qu’ils donnent l’impression que je passe mon temps à entrer dans des pièces en renversant des pots de fleurs posés au sol et en faisant des grande tirades laudatives sur une histoire liée à la musique, ce qui est faux… ou du moins faux à 80 %. Mais cela me fait rire malgré tout, principalement parce qu’il y a chez Lucien une manière extrêmement sincère de distribuer les compliments, comme s’il refusait totalement la distance ironique que beaucoup de gens de notre génération utilisent aujourd’hui pour éviter d’avoir l’air vulnérables.
Lucien est aussi ce type d’ami qui vous écrit chaque mardi, à peu près, pour demander : “On fait quoi jeudi ? ça sort vendredi ? Et samedi il y a quoi comme concerts ?” Ce qui peut sembler anodin mais révèle en réalité une manière très particulière d’habiter le monde, c’est-à-dire considérer qu’il existe toujours quelque chose à voir, quelque chose à écouter, une cave, une salle minuscule, un DJ set catastrophique mais potentiellement génial, un groupe noise slovène ou d’indie sleaze états-unien jouant devant vingt personnes dans un bar qui sent la bière renversée et le métal humide. Il envoie aussi des vocaux interminables sur WhatsApp et Instagram, parfois juste pour demander ce que je fais, parfois pour savoir si ça va, parfois pour raconter un truc qui s’est passé lors du concert vu le soir d’avant.
Car, il faut dire, la musique, chez lui, n’est pas simplement un centre d’intérêt. C’est une structure intérieure. Une sorte de colonne vertébrale émotionnelle et intellectuelle. Déjà dans son enfance, la musique occupait une place immense, ce qui lui a donné cette culture musicale presque étonnante qu’ont certaines personnes capables de relier en trois phrases un obscur maxi d’indie rock de 1998 à un morceau de cloud rap des années 2010. Il me racontait souvent que, lorsqu’il était enfant, ses parents l’emmenaient constamment en concert. Le premier “grand” concert qu’il ait vu (celui pour lequel il avait insisté avec l’intensité obsessionnelle que seuls les enfants peuvent atteindre) c’était Suprême NTM. Il devait avoir dix ans. Imaginez un enfant de dix ans absorbant physiquement la violence sonore et symbolique de NTM ; imaginez surtout ce que cela peut produire plus tard sur un cerveau déjà sensible à la musique. Il a vu des groupes qui n’existent plus, des scènes mortes depuis longtemps, des artistes oubliés, des salles fermées, des modes entières naître puis disparaître. Et c’est probablement pour cela qu’on s’entend si bien : nous n’arrivons presque jamais au bout de nos conversations sur la musique et ses milliers de sous-genres dont les noms aujourd’hui ressemblent parfois à des diagnostics médicaux.
Nous avons vu beaucoup de concerts ensemble. Et surtout, peut-être plus important encore que les concerts eux-mêmes, nous adorons les débriefer après coup, généralement avec une bière à la main, en terrasse d’un bar ou alors marchant lentement vers le métro pour rentrer chez nous. Il y a dans ces discussions quelque chose qui oscille constamment entre le sarcasme et la foi absolue. On peut passer vingt minutes à se moquer d’un chanteur prétentieux ou d’un mauvais accord entendu avant de basculer soudainement dans une conversation extrêmement sérieuse sur un passage de batterie ou une montée synthétique de trente secondes qui nous a réellement bouleversés. Parce qu’au fond, et c’est peut-être l’une des rares choses auxquelles nous croyons encore avec une sincérité totale, la musique reste quelque chose avec quoi on ne plaisante jamais complètement.
Début mars 2026, je suis passé chez lui. Nous habitons à quelques rues l’un de l’autre dans le 19ᵉ arrondissement, ce qui crée cette proximité dangereuse où il devient très facile de transformer “on se fait juste une balade” en errance conversationnelle de plusieurs heures autour de plusieurs pintes de bières. À la base, comme ça arrive parfois, nous devions simplement sortir marcher un peu avant d’aller boire quelques verres. Mais avant de partir, Lucien m’a dit quelque chose comme : “Attends, il faut que je te fasse écouter un truc.”
Son appartement était plongé dans cette lumière de début d’après-midi parisienne extrêmement pâle qui donne parfois l’impression que tout a été recouvert d’une couche de poussière blanche. Je me souviens du canapé, de l’ampli par terre, et son bureau à moitié vide, d’une tasse qui traînait sur la table basse, et surtout de ce silence très particulier juste avant qu’un morceau commence, ce silence chargé d’anxiété discrète que connaissent tous les musiciens lorsqu’ils montrent quelque chose d’important à quelqu’un dont l’avis compte réellement.
Puis il a lancé les morceaux.
Presque immédiatement, j’ai senti qu’il y avait là quelque chose d’important. Pas simplement “prometteur”, pas simplement “réussi pour un premier projet”. Non. Il y avait autre chose. Une densité émotionnelle étrange. Une impression de vision claire. Le sentiment qu’une personne avait enfin trouvé la bonne manière de traduire son monde intérieur en son. Je lui ai dit presque instinctivement : “Ça, c’est l’album qui va t’emmener loin.” Et je le pensais sincèrement, même si je sais aussi, et peut-être précisément parce que je le sais, qu’un album ne “va” nulle part tout seul. La musique est remplie de chefs-d’œuvre invisibles, de disques magnifiques écoutés par quarante personnes, de talents écrasés par des algorithmes absurdes ou simplement par le hasard.
Je me suis néanmoins dit que je pouvais peut-être aider à ma manière. Parce que je croyais profondément en ce que j’avais entendu. Parce que cet album me semblait à la fois fragile, ambitieux et étrangement nécessaire. Mais écrire sur le travail de ses amis reste un exercice extrêmement compliqué. L’affection agit comme une distorsion optique permanente. On commence toujours par se demander : est-ce que cette œuvre me touche réellement ou est-ce que j’aime simplement la personne qui l’a créée ? Et cette question devient rapidement un labyrinthe moral sans issue. Donc je n’ai rien écrit. Du moins, pas tout de suite.
Puis, début avril, l’album est sorti.
Je l’ai acheté sur Bandcamp et je l’ai lancé quelques jours plus tard alors que j’étais à Shanghai, en train de marcher dans les longues avenues commerciales du district de Changning, ces espèces de corridors urbains gigantesques saturés d’écrans LED, de centres commerciaux verticaux, d’odeurs de friture, de scooters électriques silencieux et de lumière blanche. Je marchais sans but particulier lorsque la musique a commencé à produire cet effet extrêmement rare et presque impossible à expliquer rationnellement : le déplacement subtil de la réalité elle-même.
Tout était identique autour de moi. Littéralement identique. Les gens continuaient d’avancer, les magasins restaient ouverts, les feux passaient au rouge puis au vert, quelqu’un mangeait des brochettes sous une enseigne fluorescente. Mais la texture émotionnelle du monde avait changé. La ville semblait désormais chargée d’une sorte de gravité cinématographique. Comme si Shanghai s’était mise à jouer son propre rôle dans un film sur elle-même. Et je sais combien cette phrase paraît prétentieuse ; pourtant c’est exactement ce que j’ai ressenti. La musique modifiait ma manière de regarder les choses, et donc les choses elles-mêmes semblaient se modifier en retour.
Je me souviens très précisément de cet instant : la température de l’air, les reflets des panneaux lumineux sur les vitrines, le rythme de mes pas synchronisé inconsciemment avec le morceau. C’était un moment de bascule. Un de ces moments extrêmement rares où l’on sent physiquement qu’une œuvre vient de déplacer quelque chose en vous, même légèrement.
Et c’est à ce moment-là que j’ai compris que je devais finalement écrire sur cet album. Sur ces morceaux. Et surtout sur cette étrange capacité qu’a parfois la musique de reconfigurer le réel pendant quelques minutes, suffisamment longtemps, en tout cas, pour nous rappeler que nous sommes encore capables d’être profondément affectés par quelque chose.
Alors voici ce que j’ai réussi à écrire.
Review Album – Lucien Silt “Dreaming in the Drain”
Difficile de savoir par où commencer tant l’album m’évoque un nombre incalculable d’images et de références singulières qui pourraient, dès le départ, me faire perdre le chemin de mon analyse.
Dreaming in the Drain (premier album de Lucien Silt, sorti sur le jeune label American Southwest) n’a rien d’un statement album, mais s’apparente plutôt à une collection de fragments émotionnels dont les contours demeurent volontairement apparents, à la manière de ces images-souvenirs qui, à chaque réminiscence, éveillent quelque chose en nous.
De cette posture émerge quelque chose d’éminemment contemporain : le disque se déploie comme une mosaïque de résidus de mémoire, encore en train de se désagréger autant que de se reconfigurer.
Dreaming in the Drain est donc un disque qui s’écoute comme l’exploration de ces fragments humides retrouvés dans les poches d’un manteau oublié sur la banquette arrière d’une voiture roulant de nuit entre El Paso et le Queens. Un disque de transit, au sens littéral, passant d’autoroutes et ses sorties, à des motels miteux où, au cœur des chambres, frémissent des télévisions finissantes. Mais attention, Dreaming in the Drain n’est pas seulement cela, et il n’est pas un album nostalgique, il documente plutôt des instants précis où la nostalgie elle-même commence à pourrir.
L’album dure vingt-quatre minutes. Huit morceaux. Et les titres seuls racontent déjà quelque chose : I-25 (panamerican), Ferric Memories, End of Century TV, Slacker’s Kiss Goodbye.
Dans la description sur Bandcamp, Lucien Silt parle lui-même d’un « scrapbook » enregistré entre le Texas, New York et Paris, et ce mot est essentiel. Parce que Dreaming in the Drain fonctionne exactement comme un collage matériel : des morceaux commencés à une époque puis terminés des années plus tard, des textures ajoutées comme des annotations sur une vieille photographie, des chansons qui semblent avoir traversé plusieurs vies avant d’arriver jusqu’à nous. On entend constamment le temps à l’intérieur des morceaux, pas seulement dans les paroles, mais dans la matière même du son, dans la façon dont il s’écoule, dont il se ‘drain’. J’y reviendrai.
Avant ça, j’aimerais parler des influences qui semblent traverser le disque parce qu’elles éclairent directement cette logique du fragment mémoire.
L’art rock new-yorkais des années 70 apparaît d’abord comme une manière de considérer la chanson comme un objet inachevé. Il y a quelque chose de Television ou des premiers Velvet Underground dans ces lignes de guitare laissées presque nues, ces structures qui refusent le climax classique, ces morceaux qui préfèrent la dérive à la résolution. Mais Lucien Silt retire à cette tradition toute énergie triomphante. Là où le New York art rock possédait encore une tension urbaine nerveuse, Dreaming in the Drain semble constamment ralenti, comme passé à travers une chaleur épaisse ou une bande magnétique fatiguée. Les fragments, à voir ici comme les titres de l’album, ne cherchent pas à se recomposer en totalité. Ils restent des fragments. C’est leur condition naturelle.
C’est aussi là qu’intervient le trip-hop poussiéreux évoqué dans la description de l’album. Mais contrairement aux revivalistes actuels qui utilisent les textures lo-fi comme simple nostalgie esthétique, Lucien Silt traite la dégradation sonore comme une forme de mémoire physique, comme si la détérioration du son était elle-même un résidu, la trace matérielle du temps écoulé entre l’enregistrement et l’écoute. On pense parfois à Portishead, surtout dans les ralentissements presque organiques de certains morceaux, mais aussi à Dean Blunt pour cette capacité à laisser des espaces volontairement incomplets dans les chansons (et je sais que Lucien est un grand fan de Dean Blunt, donc rien d’étonnant d’y retrouver quelques patterns ressemblants).
Sans vraiment en faire une comparaison exacte, le disque rappelle également les travaux les plus flottants de Cocteau Twins, Spiritualized, ou même Godspeed You! Black Emperor : cette manière de transformer le rock en environnement atmosphérique plutôt qu’en narration frontale. C’est particulièrement présent dans le titre I-25. On sent le Texas dans les espaces vides, New York dans les résidus no-wave, Paris dans certaines textures plus abstraites presque désincarnées.
Et c’est probablement le mot-clé du disque : « désincarné« . Les chansons de Dreaming in the Drain donnent souvent l’impression d’avoir perdu leur centre humain. Les voix apparaissent comme des souvenirs de voix, des résidus vocaux, presque. Les paroles émergent puis disparaissent dans le mix comme des phrases entendues à travers une cloison. Même quand un morceau semble « complet », il reste couvert d’une sorte de brouillard matériel, ce que la description sur Bandcamp nomme magnifiquement le « confit » : les chansons conservées dans leur propre graisse temporelle, leurs propres résidus.
Dans la manière dont le son est traité, les voix paraissent parfois coincées derrière le mix ; les guitares surgissent comme des rémanences plus que comme des riffs. On pense évidemment à Heat, avec cette manière de laisser les accords s’effondrer dans leur propre résonance et dans la voix angélique de Desvelada. Il y a quelque chose de l’ordre du spectral, de l’écho laissé, du résidu qui continue de dégager une aura même après que le temps ait fait son œuvre.

Cette obsession du résidu traverse tout l’album, et c’est ici que j’y reviens, à ce que j’annonçais plus tôt. Le mot « drain » du titre en devient le cœur. Le drain n’est pas seulement l’égout : c’est le lieu où convergent les restes. Les eaux sales. Les souvenirs lessivés. Les fragments d’identités usées.
Dreaming in the Drain pourrait presque être compris comme un disque sur les infrastructures invisibles du capitalisme tardif : routes, écrans, chambres temporaires, circulation permanente des corps sans véritable destination. À titre d’exemple, l’I-25, autoroute traversant le Nouveau-Mexique, le Colorado et le Texas, devient ici un symbole extraordinaire, une ligne de fuite américaine où l’espace immense finit paradoxalement par produire à la fois l’aura d’un passé et un sentiment d’asphyxie dans un monde qui continue d’exister malgré tout.
Le génie de Lucien Silt réside précisément dans sa capacité à transformer ces motifs géographiques en états psychiques. I-25 (panamerican) et I-25 (exit) fonctionnent comme des morceaux-jumeaux : entrée et sortie d’un même rêve dissociatif. Entre les deux, Casino Red agit presque comme une hallucination néon, une ballade instrumentale elliptique, un autre fragment suspendu, une interlude qui n’explique rien et n’a pas à le faire.
À travers tout l’album, on a l’impression d’écouter des chansons amputées de leur corps, des titres atomisés, des décors psychiques, des pensées interrompues, isolées, résiduelles encore. Il y a quelque chose de cinématographique, mais pas dans le sens d’un film construit ; plutôt dans le sens d’un roman moderniste détruit puis remonté dans le désordre. Il y a quelque chose de profondément proche de Denis Johnson ou même de Lost Highway de David Lynch dans cette manière de faire émerger des motifs récurrents sans jamais les expliquer. En fait, osons les grands mots : le disque refuse la psychologie explicite. Il préfère la dérive associative. Des images surgissent puis disparaissent : chaleur, métal, routes, télévisions, chambres anonymes, baisers fatigués. Des résidus, toujours des résidus.
Le morceau le plus bouleversant reste sans doute Heat. Oui j’y reviens encore. Heat, c’est cinq minutes, le plus long titre du disque, où le projet révèle enfin son cœur émotionnel, ou plutôt ce qu’il en reste. Le morceau avance avec cette lenteur typique du slowcore des années 90, mais contaminée par quelque chose de plus contemporain : une fatigue informationnelle presque numérique. En effet, Lucien Silt utilise la réverbération et le layering comme mise en évidence d’un symptôme civilisationnel, d’une profondeur de notre temps. Ce travail de texture sur la voix n’est plus une respiration, c’est une évaporation. Une évaporation de nos propres fragments retenus. Et derrière cette esthétique de décomposition subsiste pourtant une tendresse étrange, presque maladroite. Amor Vagante, qui ouvre le disque, contient déjà cette ambiguïté fondamentale : errance affective, amour nomade, incapacité à se fixer quelque part tout en continuant malgré tout à chercher une forme de chaleur humaine. On pourrait presque dire que Dreaming in the Drain est un album romantique réalisé après la disparition des conditions matérielles du romantisme, un romantisme qui s’écoule lentement, qui rejoint le drain. Mais ce serait passer à côté de l’idée que je cherche à décrire. Et cette idée du « drain », ce n’est pas une métaphore de l’échec. C’est une métaphore de la persistance, de tout ce qui reste, même après avoir été lessivé.
L’autre aspect remarquable de l’album concerne la spatialisation du son. Les productions contemporaines compressent souvent l’espace pour maximiser l’impact immédiat ; ici, au contraire, tout semble lointain. Les instruments apparaissent comme enregistrés dans des pièces différentes, parfois même dans des temporalités différentes. Ce choix n’est pas seulement esthétique : il participe à la logique de scrapbook évoquée par Lucien Silt lui-même, cet album ayant été composé entre trois territoires, trois lieux, trois espaces mémoriels. Le disque devient alors une carte émotionnelle discontinue, non pas un journal intime, mais les débris d’un journal intime. Des résidus d’une géographie intérieure que personne d’autre que Lucien Silt n’aurait pu entièrement habiter, mais que tout le monde peut partiellement reconnaître.
Alors, est-ce vraiment cela que l’on entend ? Ou alors, est-ce que c’est simplement un disque de bordures, de périphéries et d’autoroutes nocturnes ? Un album qui semble constamment regarder les enseignes lumineuses depuis l’extérieur du parking ?
Est-ce que, dans cette manière de se tenir légèrement à distance du monde, l’album Dreaming in the Drain ne toucherait pas à quelque chose de plus rare ?
J’ose une réponse, la voici : Dreaming in the Drain touche à la sensation très contemporaine d’habiter sa propre vie comme un lieu provisoire.
À mes yeux, c’est précisément ce qui rend l’album si singulier : il touche à une sensation familière à toutes et tous, sans jamais céder ni à l’ironie facile ni à une nostalgie envahissante.
Lucien Silt semble comprendre quelque chose que beaucoup d’artistes d’aujourd’hui ratent complètement : le problème n’est plus que le monde soit faux, le problème est que même notre mélancolie est devenue préfabriquée. Son album propose alors un autre chemin : retrouver une émotion encore rugueuse, encore incomplète, encore instable. Encore résiduelle, justement.
Peu d’albums récents comprennent aussi bien la solitude géographique du XXIe siècle, cette impression d’être toujours quelque part entre deux villes, deux écrans, deux versions de soi-même. Lucien Silt transforme cet entre-deux en langage musical, non pas avec grandiloquence, mais avec cette pudeur désaccordée qui appartient aux disques appelés à laisser une trace plutôt qu’à conquérir la célébrité.
Dreaming in the Drain ne résout rien, ne console pas, n’offre aucune catharsis propre. Il fait quelque chose de plus rare et de plus honnête : il rend audible ce que le drain emporte sans détruire, ces fragments de nous qui continuent de circuler quelque part, lessivés mais intacts, dans les eaux sales du temps. Ces morceaux humides retrouvés dans la poche d’un manteau qu’on avait oublié, et qui sentent encore quelque chose qu’on ne sait plus tout à fait nommer.
Album Cover by Mélanie Graveleau.
Bandcamp : https://luciensilt.bandcamp.com/album/dreaming-in-the-drain
Soundcloud : https://soundcloud.com/lucien-silt
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