Avec son EP « gao dan dan », Helena Gao raconte une musique d’interstices pour être ailleurs sans être perdu

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J’aime raconter la façon dont j’ai découvert tel ou tel artiste. Je dis j’aime sans la moindre ironie, ce qui peut sembler suspect de la part d’un type qui passe son temps libre à écrire des chroniques musicales pour très peu de gens. Mais voilà : il se trouve que c’est vrai. Oui, oui, j’éprouve un plaisir immense à raconter ces histoires à chaque fois que l’occasion se présente.

Dans le cas d’Helena Gao, l’histoire de la découverte de sa musique commence là où commencent aujourd’hui plus de 75% des découvertes musicales : c’est-à-dire dans l’apparition inattendue d’un titre joué au cœur d’une story Instagram.

Cette fois-ci, c’était dans une story de mon amie Shushu que sa musique est venue à mes oreilles. Shushu qui a, par ailleurs, participé à un très cool featuring sur ce tout premier EP d’Helena Gao, dont je m’apprête à écrire une review personnelle. 

Avant cela, revenons un tout petit peu en arrière. Revenons sur ma rencontre avec Shushu, puisqu’elle a été sans même le savoir la personne qui m’a permis de découvrir le projet gao dan dan.

J’ai rencontré Shushu au début de l’année 2018, lorsqu’elle étudiait à Paris, soit l’adorée capitale française située à plusieurs milliers de kilomètres de chez elle, la Chine.

Ce jour-là, elle était dans un club au centre de Paris, un club qui s’appelle d’ailleurs Le Klub, et cette fois, j’aimerais beaucoup vous dire que j’ai inventé cela par ironie, mais non : c’est le véritable nom du club, et l’ironie vient tout à fait gratuitement, comme cette petite cuillère que l’on attache d’un bout de scotch au pot de miel. Vous avez l’image ?

Ce soir-là, je me rappelle assez précisément de cette rencontre, Shushu était au milieu de la piste de danse quand je l’ai remarquée. Si j’indique ce détail, c’est parce qu’être seule au milieu du dancefloor, c’est pour moi une belle représentation de ce que signifie être à la fois au cœur de la chose et en marge de celle-ci. C’est être dans cet espace d’entre-deux, un peu comme être à l’étranger d’ailleurs : c’est être ailleurs, mais pas totalement chez soi. C’est être au cœur d’un endroit sans nécessairement s’y sentir familier.

Je ne prétends pas avoir compris tout cela sur le moment ; pour dire vrai, je n’ai rien compris du tout ce soir-là. J’ai simplement vu Shushu dans ce club. J’étais avec un de mes amis et je lui ai proposé qu’elle reste avec nous si elle le voulait. C’est à peu près tout.

Les naissances d’amitiés, et j’insiste juste là-dessus, sont presque toujours banales, alors qu’on attend toujours d’elles une histoire d’ordre mythique ou extraordinaire… Mais ce n’est quasiment jamais le cas. Les amitiés commencent souvent comme ça, par une phrase à peine formulée dans un tout petit club. Et ce soir-là, le club (ou Le Klub, souvenez-vous !) accueillait une soirée Coucou!, qui avait d’ailleurs pignon sur rue dans la scène underground parisienne à ce moment-là. J’y étais parce que ce soir-là jouait Swan Meat en B2B avec DJ Heroin, des artistes que j’adorais (et que j’adore toujours, d’ailleurs).

À ce moment de l’histoire, je ne savais pas si Shushu faisait déjà de la musique ou si elle commençait seulement à en faire. Je n’en ai plus vraiment le souvenir, donc je préfère en parler avec vigilance, parce qu’il y a toujours, quand on raconte une histoire, cette tentation de trop en dire, de se prendre pour le témoin privilégié d’une personne qui en a connu une autre avant tout le monde. Non, je ne suis pas la personne qui a tout vu venir (du moins, de la carrière de Shushu). Je ne voyais rien venir du tout. Je ne voyais qu’une personne seule sur une piste de danse, dans les espaces intermédiaires de ce club parisien, face à des artistes que l’on aimait tous les deux.

Après ce jour-là, nous sommes devenus amis. Nous sommes sortis à d’autres soirées et, petit à petit, j’ai appris qu’elle faisait de la musique, qu’elle commençait à mixer et qu’elle connaissait très bien la scène underground shanghaienne, une scène qui commençait à faire de nombreux curieux ici, en Europe. L’année suivante, nous avons d’ailleurs invité à Paris le label chinois basé à Shanghai Genome6.66Mbp, un collectif que Shushu a fini par rejoindre.

C’était la musique (de club) qui nous liait.

Et je mets volontairement cette phrase toute seule, sans rien lui ajouter, sans autre artifice langagier, parce qu’elle résume peut-être tout ce que j’essaie de dire depuis le début.

Je me souviens avec beaucoup de joie des moments passés ensemble, partagés en club avec toute notre bande d’amis de cette époque. Je sais que la formule « beaucoup de joie » peut paraître étrange, tant elle est pauvre de sens. Mais certaines émotions ne trouvent pas toujours de formules riches pour s’exprimer textuellement.

Bon, je sais que mon introduction est particulièrement longue. Les introductions sont toujours longues pour ceux qui ne sont pas dedans, mais cette introduction reflète ce que je m’apprête à développer sur l’EP d’Helena Gao et ce qu’elle a pu expliquer dans certaines interviews.

Ce qu’elle a pu répondre dans ces entretiens en ligne m’a rappelé, par miroir, ma rencontre avec Shushu et ce qu’elle renfermait en fond.

Ce que l’EP d’Helena Gao m’a rappelé, c’est peut-être moins une histoire (comme je vous la raconte maintenant) qu’une structure d’histoires qui se déplacent.

Son EP parle en fond (pas dans les paroles) de ce que c’est d’être à deux endroits à la fois, à Shanghai ou au Danemark ; de ce que c’est de se retrouver parmi d’autres, au milieu d’un club à des milliers de kilomètres de sa ville natale ; de ce que c’est de vivre à travers ces interstices culturels et sociaux dont on trouve pas une véritable appartenance ; de ce que c’est de découvrir que ces lieux (un club ou une ville) peuvent devenir des nouveaux espaces de rencontres, de ce que c’est de ressentir ce sentiment d’indépendance d’être chez soi tout en étant finalement ailleurs ; de ce que c’est de transformer des histoires en rencontres ou des rencontres en histoires, de ce que c’est d’être loin ou pas forcément d’ici, de ce que c’est de revivre des émotions après des rencontres faites d’un côté ou d’un autre de la planète.

Il y a un peu de tout cela, mais il y a surtout toute une structure d’histoires que l’on peut en écrire ensuite… et qui se déplacent d’un titre à un autre.

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Review de l’EP gao dan dan d’Helena Gao

Chez soi, ailleurs

Parfois, se sentir chez soi consiste précisément à ne pas l’être. Cela peut vous paraître paradoxal, mais je pense que vous avez déjà toutes et tous vécu la traversée de cette sensation. On peut la rencontrer lorsqu’on visite certaines villes étrangères, lorsqu’on séjourne dans des appartements qui ne nous appartiennent pas, ou encore lors de conversations dont on ne comprend pas toutes les références. 

Oui, on peut se sentir chez soi à d’autres endroits que chez soi. Il se peut même que ce sentiment vous traverse quand vous vous retrouvez dans un de ces clubs de musique, entouré de gens dont vous ignorez presque tout, mais avec lesquels, le temps d’une nuit, vous partagez momentanément quelque chose de précis, de beau, d’intense, assez pour que tout le reste devient secondaire. 

Ce sentiment existe, et il n’a pas grand-chose à voir avec l’appartenance au sens traditionnel du terme. Je pense qu’il tient à quelque chose d’autre. Il tient à notre possibilité d’être surpris, le temps d’un moment, d’une nuit, par la question de savoir exactement où l’on se situe.

C’est ce que j’ai reconnu dans gao dan dan, EP d’Helena Gao, avant même de comprendre ce que l’artiste cherchait à y raconter. L’EP (à travers le sujet de ses titres, mais surtout les langues employeés) cherche à raconter un sentiment d’appartenance dans des espaces où l’on ne s’attendait pas théoriquement à en avoir.

En fait, l’EP semble mettre en évidence, d’une manière particulièrement subtile, ce qui permet de construire ce sentiment d’appartenance : les espaces intermédiaires, les rencontres imprévues, les identités qui se découvrent moins dans l’intimité d’un miroir que dans le regard des autres, quelque part entre deux lieux, deux langues, deux versions de soi-même. Il ne parle pas d’un endroit spécifique mais d’histoires que certains environnements ont pu permettre et provoquer.

C’est donc cela qui m’intéresse dans gao dan dan. On ne parle jamais de lieu, mais plutôt de ce qu’ils permettent. On peut penser à un club, un appartement, une chambre, une rue, une ville ou une langue utilisée pour chanter. Ce sont des lieux comme points de départ, mais jamais des destinations définitives. Ils sont des points de passage, à partir desquels une rencontre, une émotion ou le récit d’une chanson va commencer et continuer ailleurs.

Avec gao dan dan, Helena a produit quelque chose de rare que je vais essayer de développer : les morceaux sont à lire comme des déplacements, dans lesquelles émergent des récits (ici chantées) lorsque l’on passe de l’un à l’autre.

Le club

Dans ce que j’ai pu apprendre d’Helena Gao, l’univers du club semble important. J’ai donc prêté une importance particulière à cet environnement que je connais aussi très bien dans ma lecture et dans l’écoute même du disque.

Un club n’est jamais seulement un endroit où quelque chose passe. C’est souvent un lieu depuis lequel quelque chose peut commencer à se déplacer. Une rencontre peut naître dans un club sans nécessairement y rester, une conversation dans un club peut continuer ailleurs, une relation qui a commencé dans un club peut se transformer en souvenir, en chanson, en nouvelle histoire. Le club devient alors là-aussi une destination comme un pays vers lequel on va, séjourne et finit par quitter, mais il devient aussi et surtout un point de départ, comme je l’expliquais plus haut.

Artiste sino-danoise ayant grandi à Aarhus, aujourd’hui partageant sa vie entre Londres et Shanghai, Helena Gao a longtemps vécu son identité chinoise comme une différence à dissimuler plutôt qu’une appartenance à explorer. 

Dans une interview pour le média RADII, elle explique que cette réappropriation s’est vraiment amorcée lorsqu’elle a commencé à écrire en mandarin et aussi lorsqu’elle a commencé à fréquenter la scène underground de Shanghai.

Cette évolution n’a donc rien à voir avec une opération esthétique. Elle est pour Helena une manière de transformer et d’effacer une singularité autrefois vécue comme une insécurité en matière première de création artistique.

Ce qui est remarquable, c’est que cette réconciliation ne s’est pas faite par un retour aux origines, comme on peut parfois le voir chez d’autres artistes. Non, ici, cette réconciliation est d’abord passée par la musique, la composition musicale et aussi par l’immersion dans une scène club underground.

Dans plusieurs interviews, Helena Gao aimait à présenter son univers sonore (du moins, celui de l’EP) comme une illustration à la fois du déplacement (vers une soirée), de l’attente (avant d’arriver au club), mais aussi de l’illustration de cette étrange (et quasi inévitable) retombée émotionnelle qui suit la fête. Elle ajoute (et je pense que c’est un détail très important, si ce n’est crucial dans la compréhension de gao dan dan) qu’une majeure partie de notre existence se déroule entre les événements auxquels nous accordons rétrospectivement une importance particulière. Je parle ici de notre existence au-delà de certains moments vécus intensément, que ce soit dans un lieu de fêtes ou à d’autres moments de notre vie. 

Cette description de sa musique pourrait assez facilement être vue comme une jolie formule promotionnelle. Vous savez, ce genre de phrase que les publicistes et chroniqueurs dans mon genre pourraient écrire en caractères italiques dans un article ou un communiqué de presse avant de passer à tout autre chose. Mais pour moi, ces détails sont incontournables dans la compréhension et l’expression du disque. Cette idée du transit, de l’attente et de la descente (post-nocturne) renferme une intéressante intuition créative, car la musique de club (et par extension celle d’Helena) n’est pas nécessairement celle qui parle de la fête. La musique de club peut aussi nous parler de ce qui nous amène jusqu’à elle, de ce que nous y cherchons, de ce que nous emportons avec nous lorsque les lumières se rallument, s’éteignent ou encore, lorsqu’il fait déjà jour dehors.

Dans l’EP gao dan dan, le dancefloor (ou l’environnement du club) n’est pas forcément explicite mais il existe en fond et devient ainsi un territoire provisoire, un lieu où les identités ne sont pas tant affirmées que mises à l’épreuve.

Mais attention, quand je dis  « provisoire » , je ne veux pas dire qu’il est insignifiant ou sans importance réelle. Il est provisoire car il devient le point de départ d’autres histoires.

On entre dans un lieu, on y reste quelques heures, et ce qui s’y passe peut nous suivre également après que l’on ait quitté ce même lieu. Donc pour reprendre l’idée du club, il n’est pas seulement un endroit que l’on occupe un certain temps, c’est un lieu depuis lequel des histoires peuvent commencer.

Une rencontre peut se dérouler dans un club et continuer sur un téléphone, puis après, dans l’intimité d’une chambre ou d’un bar, dans une autre ville ou simplement dans les souvenirs et la mémoire celui ou celle qui l’a vécue. 

Je ne sais pas si le nom de Sarah Thornton vous dit quelque chose, mais c’est une sociologue et ethnographe de renom qui a énormément travaillé sur les cultures club, les raves et les sous-cultures, notamment sur les mécanismes de distinction sociale et de construction des identités au sein de ces scènes musicales. Si vous ne connaissez pas son travail, je vous recommande d’y jeter un œil si vous vous êtes intéressé par ces sujets. 

Si je vous parle d’elle c’est parce qu’elle décrivait en 1995, dans son livre Club Cultures: Music, Media, and Subcultural Capital, la culture club (ou disons les cultures de club) comme des espaces où se façonnent des appartenances, des hiérarchies mais aussi et surtout des formes de reconnaissance collective.

Cela appuie donc ce que semble exprimer (à mon sens) la musique de l’EP d’Helena Gao. Mais chez Helena, il est sans doute nécessaire de déplacer légèrement cette perspective. Son club à elle n’est pas seulement un lieu où l’on se sent appartenir à une scène musicale bien désignée. Non, c’est un lieu différent, c’est un lieu d’où sont nés ses histoires, celles de certains de ces titres.

Avant d’aller plus loin dans ce commentaire, revenons quelques secondes à la dimension musicale de cette proposition. 

L’EP, entièrement produit par Helena, mêle différentes influences musicales (qu’on pourrait grossièrement résumer à de l’EDM pop scandinave) et également des patterns de la nouvelle scène électronique underground chinoise, sans parler bien sûr des deux langues employées dans ses chansons.

Cette hybridation entre deux territoires géographiques et la culture qu’elle porte n’a rien d’une juxtaposition avec de chaque côté un décor. Ce mélange confirme plutôt une coexistence de deux réelles sensibilités, qui cherchent à produire main dans la main un troisième territoire, décor, espace.

Ce troisième espace permet de lire l’EP gao dan dan d’une toute nouvelle façon.

Nous avons la musique, les langues employées dans ces différentes chanons, nous avons le rapport personnel d’Helena à la Chine et au Danemark, et nous avons aussi le monde de la nuit, cet endroit qui ne permet pas de se sentir tout à fait chez soi, ni tout à fait ailleurs.

L’EP est un espace en plusieurs lieux, où naissent plusieurs histoires, plusieurs identités propres et surtout plusieurs trajectoires, trajectoires qui peuvent d’ailleurs se rencontrer avant même de repartir chacun dans une autre direction. Et de tout cela sont nés les différentes chansons.

Je sais, je sais, tout ça peut paraître abstrait mais ça va de moins en moins le devenir quand nous allons parler en détail des différentes pistes.

« wo sao ni » : la première vraie étape du récit

Prenons le titre d’ouverture “wo sao ni” (traduction littérale de “Je vais te scanner”).

Le morceau s’inspire d’une pratique très courante de la vie nocturne chinoise (mais pas seulement hein), qui consiste à échanger ses coordonnées Wechat en scannant le QR code d’une personne rencontrée pour l’ajouter dans son carnet de contact. 

Comment ne pas y voir un clin d’oeil amusant à cette habitude contemporaine bien ancrée en Chine ?

Forcément, à l’écoute du morceau, on peut assez bien s’imaginer deux personnes qui se sont rencontrées et qui, après quelques mots incertains, finissent par s’échanger leurs profils Wechat via ce QR code à scanner.

Ce que cela sous-entend, c’est que la rencontre puisse continuer ailleurs, dans un autre lieu, à une autre heure. La technologie, ce “scannage”, fournit en fait un nouveau rituel de passage. La musique suggère l’idée d’un lieu, les paroles suggèrent une histoire et sa probable ellipse : celle de continuer cette rencontre permise par le “scannage” plus tard, autre part. 

Dans ses interviews, Helena s’exprimait sur les moments qui existent avant et après le club. Pour moi, le téléphone est une extension du dancefloor, un appareil permettant de prolonger la rencontre permise par le lieu lui-même. En scannant un téléphone, la rencontre est déjà en train de quitter le club, à l’instant même où elle s’y produisait… et c’est très intéressant de le voir de cette manière, car cela constitue à mon sens la première véritable histoire racontée par l’EP.

wo sao ni pourrait alors raconter la rencontre entre deux individus dans un lieu que l’on pourrait là-aussi imaginer être le dancefloor ou le coin d’un bar dans un club. Au moment où nos individus se donnent les moyens de se retrouver, ils commencent à appartenir à un nouvel espace. Le QR code se transforme en une porte entre deux lieux : celui de la nuit et celui, encore indéterminé, dans lequel la rencontre va se poursuivre… En quelques mots, il provoque l’ellipse du récit.

Il suffit d’un geste, d’un scan (“wo siao ni”) pour que l’idée d’un lieu nous quitte pour un autre, alors que la chanson pouvait au premier abord ne raconter qu’une pratique. En fait, elle raconte bien plus que cela. Elle ouvre les possibilités narratives et d’interprétation et nous déplace sans le savoir d’un espace physique à un autre.

Entre « wo sao ni » et « lao shi » : faire comprendre que le morceau suivant est peut-être la conséquence du précédent

Les musiques écrites et produites par Helena me donnent parfois l’impression qu’elles veulent privilégier les ambivalences de sens plutôt que travailler sur une progression qui se doit d’être émotionnelle et univoque. 

Dans l’entretien sur RADII (oui, toujours le même), Helena expliquait d’ailleurs qu’elle recherchait à faire des productions capables d’être simultanément mélancoliques, stimulantes, frontales et douces… En d’autres termes : de travailler sur plusieurs territoires émotionnels, de représenter encore une fois différents espaces d’expériences.

Je trouve que c’est une idée brillante car ça permet de refuser l’idée selon laquelle une chanson doit obligatoirement nous offrir le choix entre l’euphorie ou l’introspection, car ça peut être les deux ou ça peut être quelque chose de totalement différent.

Par exemple, le titre “lao shi” ouvre un autre espace de compréhension, qui pourrait très bien faire le lien avec le prolongement du premier titre. La chanson ici joue avec le langage du désir, de l’apprentissage, et de la séduction. 

Dès les premières paroles, on retrouve l’attirance physique et l’idée de retrouver cette personne dans son lit, avec cette fascination pour son savoir-faire et son mystère. Ici, on a l’impression de vivre l’étape suivante (et potentiellement logique) du premier titre (qui propose implicitement qu’il y a eu une rencontre, dans un lieu. Un club ? Peu importe). 

Peut-être que vous commencez tout doucement à comprendre qu’il est possible d’écouter gao dan dan non pas comme un projet fait de chansons indépendantes mais comme une suite de déplacements, une série de lieux en fond, de temporalités, et de relations qui semblent parfois se répondre. 

wo sao ni serait alors le moment de la rencontre. lao shi serait quant à lui le moment où la rencontre quitte l’espace public pour rejoindre l’espace intime. Les morceaux suivants peuvent tout à fait déplacer cette histoire vers d’autres espaces émotionnels, d’autres formes de relation. nan peng you pourrait faire figure d’étape future dans ce fil de fragments d’histoires, tout comme bi shu shan ni d’ailleurs.

Ce qui est important ici, ce n’est pas de savoir si les morceaux racontent véritablement la même histoire, mais de savoir s’ils obéissent au même comportement de transit, de déplacement, de lieu, et s’il y a eu transformation entre l’endroit où ils ont été provoqués et le moment où on les écoute.

Je sais… ce n’est peut-être pas encore très clair, donc allons plus loin, avant de continuer sur d’autres éléments de l’EP.

Si wo sao ni suppose un endroit, lao shi en suppose un autre. On rencontre quelqu’un que l’on scanne dans un lieu. On se retrouve face à ce lao shi dans un autre endroit, avec toutes les élucubrations que ça sous-entend.

niu bi raconte l’histoire d’une femme (Helena ?) qui se voit comme la protagoniste d’une vie extraordinaire. On retrouve l’idée de l’indépendance, de l’autocélébration, de la déclaration de confiance… Ce sont des émotions qui se déclenchent parce que l’état d’esprit de cette perosnne est passé d’un état à un autreI il y a donc aussi métaphoriquement l’idée d’un déplacement d’un lieu (psychique) vers un autre, l’idée du transit y est encore présent.

nan peng you raconte la sensation de ne plus vouloir être en couple tout en espérant recevoir un message de celui que l’on aime encore. On se double-déplace, à la fois dans un lieu (un lit, le creux d’un canapé, dans lequel nos souvenirs reviennent, nos désirs ici) et on se déplace aussi dans le lieu du souvenir. En effet, tous ces souvenirs nous déplacent dans des lieux où la rencontre a eu lieu, où les souvenirs sont restés. Il y a encore une fois l’idée du déplacement dans un espace, ici mémoriel, dans lequel on ne peut plus vraiment retourner mais dans lequel on aimerait revenir.

Vous voyez ?

Sur le langage : faire du changement de langue un autre déplacement

J’ai lu que certains auditeurs sinophones avaient interprété le titre lao shi comme une référence à une relation entre un professeur et son élève. En fait, tout est sujet à la compréhension linguistique et à l’usage idiomatique contemporain, car l’expression peut tout à fait être employée de manière ludique. C’est une expression idiomatique bien spécifique à l’usage nouveau d’un langage chez une plus jeune génération chinoise métropolitaine.

C’est vrai qu’il peut être très tentant de réduire cet épisode à une prétendue controverse sur les limites de l’usage de langue comme forme de provocation dans la pop. Mais ça serait passer à côté du sujet et de sa subtilité. Je vous l’explique car je me suis un peu intéressé aux sujets de l’idiome dans le langage.

Permettez-moi cette digression.

Une chanson ne transporte pas seulement des paroles d’une langue vers une autre. En fait, elle transporte également (et c’est ça le plus intéressant ici) des contextes d’interprétation qui ne sont pas toujours compatibles (ou compris) pour celles et ceux qui ne viennent pas du même territoire, du même univers socio-culturel.

Là-aussi, changer de langue revient à changer de territoire. Je ne dis pas que chaque langue correspond forcément à une culture délimitée, car ça serait précisément l’inverse ici, mais je dis cela parce qu’une langue vient toujours avec tout son lot d’usage, de références, d’intimités et de manières de regarder une situation.

Le déplacement que l’EP propose est ainsi et aussi linguistique, culturel et émotionnel. On ne quitte pas seulement un endroit pour aller dans un autre, mais d’une histoire d’un endroit dans l’histoire qui suit. On passe d’une manière de comprendre le monde à une autre manière de l’appréhender. Le titre lao wai se fait d’ailleurs très bien l’écho de ça, d’une façon assez meta certes, mais très intéressante aussi.

J’en parlerai après car j’aimerais terminer sur le fait que, comme toute langue, le mandarin n’est pas préservé de toute transformation, attendant d’être utilisé conformément à une représentation authentique de la culture chinoise. Non, le mandarin est aussi une langue vivante, traversée par les codes de la pop culture chinoise tout comme elle peut aussi être traversée par des codes de la pop occidentale… Elle peut se teinter de nouvelles formes que ce soit celles du désir, de l’humour, mais aussi celles provenant de quelques libertés idiomatiques prises par une artiste qui refuse de séparer artificiellement ses appartenances.

Il y a une audace que j’aime particulièrement dans le fait de considérer qu’une langue peut accueillir des émotions et des comportements qui ne correspondent pas nécessairement aux attentes de tous ceux qui la parlent. C’est ce qui rend une langue vivante. C’est ce qu’on appelle le travail sur le langage ; et dans la musique (on le retrouve beaucoup dans le rap), c’est ce qui crée de nouvelles formes de poésie.

Sur le featuring avec Shushu : montrer comment le récit se déplace aussi dans des rencontres purement musicales

Le rapprochement entre Shushu et Helena Gao me semble presque évident, tant leurs univers et leurs thématiques entrent en résonance de manière à la fois intime et musicale. Ce rapprochement dépasse ici la simple fonction du featuring, à mon sens. Il témoigne de cette continuité entre les relations qui se nouent dans les clubs et celles qui se prolongent dans la musique. C’est une manière de transformer une rencontre en quelque chose qui perdure.

Maintenant, on pourrait étendre cette idée à une perspective plus générale.

Puisque les histoires débutent dans certains lieux, elles peuvent également changer de forme lorsqu’on les quitte.

Une rencontre peut devenir une conversation. Une conversation peut devenir un souvenir. Un souvenir peut, a posteriori, devenir une chanson. Alors, pourquoi ne pas imaginer qu’une rencontre entre deux artistes issus d’un univers musical similaire puisse, elle aussi, devenir littéralement la musique elle-même ?

C’est en tout cas une nouvelle manière de voir la logique du disque.

Le territoire de la musique produit la rencontre. La rencontre produit cette relation artistique. La relation produit une chanson. Et cette chanson permet à l’histoire chantée (l’histoire de lao shi) de circuler à nouveau dans de nouveaux espaces.

 Faire entrer l’auditeur dans cette circulation, cet espace de transit multiple

Pour développer mon idée et mon commentaire jusque ici, j’ai effectivement beaucoup parlé du club comme lieu permettant de comprendre et d’expliciter l’état de passage dans lequel les postures sociales que l’on connaît deviennent moins fixes et où de formes nouvelles de relation peuvent apparaître.

Pourtant, la musique d’Helena Gao n’est pas un rite de passage à proprement parler, du moins pas dans sa compréhension anthropologique. Cependant, il en partage une propriété essentielle. Il suspend temporairement certaines catégories pour permettre d’autres manières d’être ensemble.

Rappelez-vous que l’expérience d’Helena Gao, comme exprimée dans certaines interviews, est traversée par la distance géographique, les différences culturelles, les malentendus linguistiques et aussi, dans une certaine mesure, les contradictions émotionnelles. Dans son EP, elle ne prétend pas y apporter une réponse, mais elle les organise musicalement.

Avec ses 7 titres pour quinze minutes environ, gao dan dan fonctionne plus comme une esquisse d’un monde que comme une œuvre qui en épuiserait toutes les possibilités (et c’est tant mieux, finalement). Car, en fait, cette brièveté apporte une cohérence et une validation au sujet que j’ai traité depuis le début. Le disque s’intéresse aux instants de transition, et il n’aspire pas à les transformer en destinations.

L’EP n’est donc pas tant l’image d’une artiste qui aurait retrouvé enfin son chez-soi. Il est l’illustration d’une artiste qui découvre qu’un chez-soi peut être temporaire, multiple, collectif, construit à plusieurs… avec ses auditeurs peut-être même ?

Car qu’est-ce qu’une piste de danse, une ville étrangère, une langue que l’on apprend à habiter ? Qu’est-ce qu’une personne rencontrée au milieu d’un club à qui on demande son QR code pour le scanner ? Qu’est-ce que le souvenir d’un ex’ qu’on a aimé profondément mais dont le seul territoire qui nous reste, ce sont les images dans la tête dans lesquelles on se retrouve parfois ? Qu’est-ce que croire que notre vie est extraordinaire si le jour d’après une personne nous manque et toute notre vie semble dépeuplée ? Qu’est-ce que ressentir le désir d’aventures avec quelqu’un d’étranger si au fond de nous-mêmes il y a ce quelqu’un qu’on n’arrive pas complètement à oublier ?

Car ces questions sont là quelque part, en transit, dans l’EP d’Helena Gao. Elles sont là derrière les paroles, les écrits, les récits qui émergent des notes de sa musique pop. Et ces questions, nous en avons toutes et tous, qui nous traversent dans les interstices de la vie. Que ce soit le lendemain d’une soirée, ou des mois après, peu importe.

Peut-être qu’il y a un dernier déplacement à comprendre dans gao dan dan, peut-être même qu’il est le plus important. C’est celui qui mène jusqu’à nous. Car lorsque Helena traduit ces expériences en chansons, elle fait sortir ces histoires de leurs espaces d’origine une seconde fois.

Nous, nous n’avons pas vraiment besoin d’avoir été dans tel lieu à Shanghai, d’avoir rencontré la personne qui lui a inspiré telle chanson ou d’avoir les mêmes désirs ou nostalgies qu’elle pour être traversés à notre tour par ce qu’ils ont produit.

Non, nous n’avons pas vraiment besoin de tout cela, car cet EP le fait pour nous. Ce disque permet de produire une histoire que l’on a tous quelque part vécue, et il permet à cette histoire de continuer dans un espace où elle n’avait jamais vraiment été destinée à arriver.

On pourrait croire que toutes ces choses sont stupides, mais pourtant, elles partagent une même propriété : elles nous permettent, ne serait-ce qu’un instant, d’être ailleurs sans avoir nécessairement le sentiment d’être perdus.

Car parfois, en revivant ces récits à notre façon, grâce à la musique, c’est précisément là que commence le sentiment d’être vraiment chez soi.

Ecoutez l’EP gao dan dan d’Helena Gao ici ou sur Bandcamp

Et suivez l’artiste sur Instagram : https://www.instagram.com/gaohelenagao