Pour Hélène
Ah, JUL… Il suffit de prononcer le nom pour déclencher un réflexe collectif. J’ai des souvenirs épars de ses débuts : des étés où son flow s’infiltrait dans les enceintes Bluetooth comme une forme de tapisserie sonore nationale, des soirées trop alcoolisées où, comme tant d’autres, je le chantonnais à moitié moqueur, à moitié fasciné par ce phénomène en expansion constante. Ce n’était pas vraiment de l’ironie, pas non plus de la ferveur : c’était cette zone grise où l’on se surprend à aimer quelque chose qu’on avait initialement décidé de ne pas aimer.
De manière générale, je n’ai pas grand-chose à dire sur l’homme en lui-même (1). Je lui prête une sincérité indéniable, un instinct mélodique rare, une endurance presque surnaturelle, le tout mis au service d’un art de la répétition-différence : chaque titre semblable, et pourtant, jamais tout à fait le même. Mais, pour moi, il sort trop de choses, beaucoup trop, pour que je puisse m’y arrêter à chaque fois, pour écouter, digérer, réécouter. Et depuis plus d’une décennie et demie, la scène rap française est devenue si foisonnante et buissonnante que suivre JUL revient un peu à suivre le Gulf Stream : on sait qu’il existe, qu’il réchauffe tout le reste, mais on n’en saisit que des courants.
(1) et c’est là tout le problème : avec JUL, on ne parle jamais vraiment de lui mais autour de lui
Le fait est que JUL a mis tout le monde d’accord. Il est difficile, presque maladroit, d’être “contre” lui : il a réussi à créer une hégémonie amicale, une domination sans tyrannie, populaire mais respectée. Donc quand mon amie Hélène m’a demandé d’écrire une chronique sur son dernier album, je ne me suis pas senti démuni (non, il y a trop de matière pour cela), mais plutôt piégé dans une question préalable : par où commencer ?
Parce que JUL n’est pas seulement un artiste. C’est une machine, et je ne dis pas ça péjorativement. Une machinerie qui tourne à flux tendu, un organisme créatif dont l’ADN semble programmé pour la production continue. Je me plais même à imaginer Jordan Bardella fronçant les sourcils et demandant : « Mais où trouve-t-il toute cette énergie ? » Mais il serait bien malhabile de ma part de mettre le nom de ces deux personnages dans un même paragraphe, tant tout les sépare.
Comment expliquer alors autant d’albums, autant de succès, en si peu de temps ? Tout fonctionne, presque trop bien. La recette est limpide et, paradoxalement, impossible à imiter. Son art tient dans la durée (enfin, dans la constance plus que dans la rupture) et il parvient, album après album, à maintenir cette tension étrange entre saturation et surprise. N’en déplaise à celles et ceux qui lui prêtent une certaine forme de médiocrité.
Alors, pour son dernier disque sorti, la vraie question que je me suis posée n’était pas “est-ce bien ou non ?”, mais plutôt : comment continue-t-on d’être super-populaire après l’avoir déjà été quinze fois ? Comment rester à la fois hyper-productif et pertinent dans un marché musical devenu non seulement mouvant, mais quasi-accélérationniste, où chaque sortie chasse la précédente avant même qu’on ait eu le temps d’y croire ?
C’est dans cet état d’esprit (mi-curieux, mi-sociologue amateur) que j’ai lancé TP sur TP, l’un de ses nouveaux albums parus en décembre 2025. Et ce qui m’a frappé dès les premières secondes, ce n’est pas tant la nouveauté que la fidélité : celle d’un artiste qui, malgré tout, persiste à faire danser les foules sur le même cœur battant, celui d’une énorme communauté de fans, de l’ordre d’un pays tout entier.
Review – Album « TP sur TP » de JUL
À une époque où l’industrie musicale et les plateformes de streaming favorisent ce que les économistes culturels appellent la « longue traîne » (et il y a beaucoup à dire sur ce concept totalement mercantile d’ailleurs), TP sur TP de JUL (vingt-cinquième album studio, publié le 5 décembre 2025. Oui je le répète encore, le vingt-cinquième !) incarne à la fois un symptôme et une démonstration.
Un symptôme, parce qu’il condense tout ce que notre époque fait à la création : la production continue, la saturation sensorielle, l’attention émiettée ; et une démonstration, parce qu’il prouve qu’un artiste peut non seulement survivre à cette logique, mais en faire son territoire esthétique. J’appelle ça, faute de mieux, et aussi parce que les expressions un peu grandiloquentes font partie du plaisir d’écrire, l’esthétique de la surabondance. Un concept situé quelque part entre la productivité quasi industrielle, la profusion créative et ce que les sciences économiques appellent, avec une politesse clinique, « l’économie attentionnelle ». Et cette esthétique-là, JUL l’étire sur 115 minutes : trente-deux titres, une odyssée de refrains, de rythmiques, de langues et d’affects qui ne cessent de se superposer. Sans oublier un documentaire de 45 minutes (que je n’ai malheureusement pas eu le temps de visionner) qui confirme cette logique de rétention de l’attention et la nécessité de “nourrir” en permanence une audience particulièrement vorace en contenus
Avec JUL, on n’est pas dans une narration continue d’un album-concept, mais dans un tissu de narrativités juxtaposées, un collage qui fonctionne comme une carte sonore de l’identité contemporaine : multiple, surexposée, hyper-connectée. Chaque morceau ressemble moins à un chapitre qu’à une vignette, un polaroïd émotionnel, une pulsation autonome dans un organisme musical tentaculaire. L’effet global est celui d’un atlas intime : on n’y suit pas un chemin, on y circule, on s’y perd, on s’y retrouve par hasard. Et c’est précisément ce hasard qui fait sens, je trouve.
Contrairement à l’album « classique », ce modèle à structure compacte et hiérarchisée que l’on continue d’enseigner et d’idolâtrer (2), comme s’il s’agissait d’une norme morale autant qu’esthétique, TP sur TP propose quelque chose de radicalement différent : un album fragmentaire.
(2) peut-être car il convoque l’idée rassurante d’une forme close, d’un parcours narratif avec un début, un milieu et une fin
Ici, chaque piste vit selon sa propre logique. Elle respire son propre air, établit son climat intérieur, déploie son microcosme d’émotions (ou non), tout en restant, d’une manière presque organique, reliée au reste. C’est une sorte d’écosystème où les éléments coexistent, se chevauchent, parfois se parasitent, parfois se nourrissent les uns des autres. Rien n’y est hiérarchisé, rien n’y obéit à un plan d’ensemble, et pourtant tout tient, comme si la cohérence émergeait non du dessin mais de la respiration commune. L’unité, ici, n’est pas donnée d’avance. Elle se devine dans le temps, après plusieurs écoutes, dans ces instants où l’oreille croit reconnaître un motif, une teinte, un souffle déjà entendu. Chaque morceau se détache du tout, mais reste traversé par une mémoire collective, comme une cellule qui, même isolée, porte encore la trace chimique de l’organisme dont elle provient. C’est peut-être cela, au fond, le geste le plus contemporain de JUL : admettre que dans un monde saturé de flux et de fragments, la seule cohérence encore possible est celle qui accepte sa propre dispersion. Un peu comme si JUL avait inventé, sans le formuler, la forme-musique de notre époque : un organisme collectif composé de cellules indépendantes, chacune vibrante, autonome, mais reliée par cette pulsation commune qu’on appelle : le rythme d’une époque qui ne sait plus s’arrêter.
Dans TP sur TP, la quantité n’est pas simplement un catalogue de morceaux ; elle instaure un microcosme sensible où des trajectoires affectives divergentes coexistent. L’album n’a pas d’« arc narratif » unifié au sens traditionnel, mais fonctionne plutôt comme un réseau de voix, de rythmes et de langues qui se croisent et se heurtent. L’apparition de morceaux comme Nostalgique, Triste everyday ou Rien à regretter indique une tentative d’introspection mélancolique, tandis que d’autres titres, tels que Cassage de nuques, pt. 5 ou La rue c’est la guerre, oscillent vers une esthétique plus dure et performative du rap traditionnel. Cette tension interne entre introspection et performance est le cœur battant de l’album (et de tous les autres d’ailleurs).
Techniquement, Jul n’est pas un compositeur qui élabore des textures harmoniques complexes ou des structures formelles sophistiquées au sens où l’entendent les critiques lorsqu’ils parlent de musique dite « savante ». En fait, il opère ailleurs, dans le terrain sonore du rap où ce sont le rythme, le timbre et la répétition qui dessinent les contours de l’identité musicale. Son usage du flow chanté, de mélodies simples et de motifs rythmiques récurrents (souvent filtrés par cet autotune qui agit ici moins comme un outil que comme un état d’être) relève d’une approche affective plutôt que d’une construction harmonique. Autrement dit, JUL ne “compose” pas au sens classique ou orchestral : il écrit des intensités. Ses morceaux ne s’érigent pas, ils se propagent.
TP sur TP (ou certains autres albums) n’est pas seulement un objet esthétique ou musical : c’est un rituel collectif, une liturgie de masse. On le sait bien : JUL a pulvérisé des records de ventes (meilleure première semaine de l’année 2025 pour un album rap en France, si l’on tient encore à ces chiffres qui, à force de se répéter, deviennent eux-mêmes un genre de logique comptable). Ce succès massif n’est pas un simple effet de popularité : il démontre qu’il existe aujourd’hui une esthétique du commun, une écoute communautaire qui échappe aux critères critiques traditionnels. Et pour certain·e·s, cela dépasse parfois l’entendement, car oui, JUL compte autant de détracteurs qu’il rassemble de fans.
Autre point : tandis que les critiques musicaux parlent encore d’albums comme de “corpus” (objets clos, cohérents), JUL, lui, crée des écosystèmes : des réseaux de morceaux, de refrains, de moments partagés, qui se vivent plutôt qu’ils ne s’analysent. Et si l’on pousse un peu (peut-être trop, mais c’est le jeu), on pourrait dire que ses albums (comme TP sur TP) fonctionnent comme des expériences minimalistes à l’échelle populaire : des œuvres dont la signification résident moins dans leur forme que dans leur usage collectif.
À la différence d’un album classique qui cherche souvent une unité ou un fil conducteur, TP sur TP joue sur la multiplicité. Chaque morceau fonctionne alors comme un petit monde à part, une source d’énergie autonome. L’écoute devient alors non linéaire : le sens ne se construit pas dans une histoire unique, mais dans un réseau d’échos et de motifs qui s’entrecroisent. Et ça rend son écoute plus simple, plus consommable aussi, d’où son adoption aussi large.
Ce faisant, l’album met au défi la critique musicale d’entendre non pas un sens unique, mais un tissu polysémique de représentations. Cela se retrouve notamment dans des titres comme Per l’eternità ou La solitudine, qui sont des tentatives d’infusion de gravité émotionnelle dans un corpus massivement dominé par la performativité et la spontanéité (comme je l’expliquais avant).
Ainsi, JUL opère comme un raconteur fragmentaire plutôt que comme un poète lyrique « classique ». Les paroles ne cherchent pas à résoudre un récit intérieur unique, mais à capturer des moments, des impulsions, des affects (parfois contradictoires) qui dialoguent avec un public large (le sien). Ce qui distingue TP sur TP, dans toute son extravagance, c’est donc son refus de sacrifier la diversité affective sur l’autel de la cohésion narrative. Ici, la musique agit comme une matrice ouverte où l’expérience auditive est elle-même plurielle, une écologie sonore plutôt qu’un récit unifié.
TP sur TP n’est donc pas un simple album de rap. C’est une expérience d’écoute expansive, une création qui redéfinit ce que peut être la forme-album à l’ère du numérique et du streaming. JUL n’y propose pas seulement des pistes : il dissémine des configurations sonores qui résonnent dans des univers esthétiques souvent ignorés par le canon académique ou critique pro-intellectuelle. En cela, et pour terminer sur mon idée, ce projet invite à repenser la place du rap populaire surtout comme laboratoire crucial pour comprendre les transformations de la création musicale au XXIᵉ siècle.
