Review – Album « Magenta » d’Ariane Bonzini

Ariane Bonzini Magenta Album Review Brice Reiter

Pour Matthieu VDB

Cette demande de review d’album vient de mon ami Matthieu. Probablement l’ami que je connais depuis le plus longtemps, celui avec qui j’ai partagé le plus de shows rap, de flows saturés, de bières de qualité douteuse, de retours de concerts à moitié sourds.

Matthieu est sans doute l’un de mes amis les plus passionnés, mais aussi les plus érudits quand il s’agit de rap français. Il connaît les artistes, les filiations, les sous-scènes, les disques oubliés, les mixtapes effacées d’Internet. À une époque, nous allions à tous les concerts possibles, même ceux dont nous ignorions tout en entrant. Je garde encore en tête ce souvenir surréaliste d’un show de Busdriver dans un caveau à Metz, cinquante personnes à tout casser, la condensation qui ruisselait sur les pierres. Et puis d’autres soirs, TTC au Luxembourg, Klub des Loosers, ces moments où la musique semblait contenir toute la possibilité d’un monde plus vaste.

Avant même les réseaux, on s’envoyait déjà des albums gravés sur CD, avec des messages du genre “écoute ça, dis-moi ce que t’en penses”. Ça continue un peu aujourd’hui, mais à une autre vitesse, avec un autre tempo. Le temps manque, ou plutôt se fragmente, et il y a de moins en moins de place pour les discussions longues, celles qui prenaient toute une nuit avant. Je ne suis plus aussi proche de la scène rap française que lui, je l’avoue. Matthieu continue de la suivre avec une attention presque scientifique, une fidélité de guetteur. Et je sais que lorsque surgit un nouveau talent, il sera là pour me l’envoyer, accompagné d’une phrase lapidaire du genre “écoute ça, c’est important”.

C’est dans ce contexte qu’il m’a demandé de me pencher sur Magenta, l’album d’Ariane Bonzini. Je n’en savais rien. Il voulait mon avis parce que quelqu’un à qui il avait aussi demandé un retour lui avait répondu que toutes les chansons “se ressemblaient”. Ce genre de commentaire m’intrigue toujours, parce qu’il dit autant sur la musique que sur la manière dont on l’écoute.

Alors j’ai pris le temps d’écouter. Pas de recherches préalables, pas de contexte, pas d’attente. Juste moi, l’album, et l’idée de me laisser traverser. Et plutôt que de jouer au critique journalistique (celui qui structure, hiérarchise, explique), j’ai décidé de commenter simplement ce que j’entends et ce que je ressens.

Parce qu’au fond, c’est comme ça qu’on écoutait la musique avec Matthieu : sans posture, sans appareil critique, dans ce mélange de curiosité et de foi naïve qui faisait de chaque album un petit événement personnel.

Review – Album « Magenta » d’Ariane Bonzini

L’album Magenta d’Ariane Bonzini se compose de quatorze titres, chacun oscillant entre deux et trois minutes. Au départ, j’ai cru à une simple collection de morceaux pop ou RnB, un enchaînement de titres calibrés selon les standards familiers du genre. Mais non. Magenta n’est pas une suite de chansons. C’est un état. Une présence. L’idée d’un moment juste de musique, une sorte d’équilibre respiré entre tension et relâchement. Ni frénésie, ni apnée. Plutôt une réappropriation du temps musical comme espace à vivre.

Cela peut paraître grandiloquent, mais quand j’écoute ces morceaux, je sens bien qu’ils ne sont pas des objets sonores à consommer. Ce sont des états de conscience. Ils me demandent, presque littéralement, une forme d’engagement : corporel, psychique, attentionnel. Ici, écouter ne suffit pas. Il faut sonder, comprendre, patienter, reconnaître les gestes et la poésie.

C’est vrai que j’aurais pu classer l’album dans la sphère du RnB ou de la pop, à cause de sa douceur mélodique et de son confort apparent, pourtant, contrairement à un RnB qui avance par tension et résolution vers un climax, Ariane Bonzini choisit de ralentir et de laisser glisser le sentiment doux. Chaque piste, de Aïe aïe à Passe à autre chose, travaille la lenteur, la répétition, la modulation subtile. Pour moi, c’est une musique qui se transforme par une sorte de décélération longue et je me surprends même à respirer à son rythme.

Dans Aïe aïe, par exemple, les harmonies se résolvent non par progression mais par résonance interne. Le texte répété (« Aïe aïe, j’crois que je t’aime ») devient à mon sens moins une déclaration qu’un écho. C’est comme une onde qui se réfléchit dans la voix elle-même, une sensation d’intériorité. En l’écoutant, j’ai l’impression d’habiter cette mélodie plutôt que de la suivre. Elle ne vise pas un quelconque sommet : elle s’étire, elle enveloppe, elle oblige à rester présent.

Les textes, écrits en français, ne visent pas non plus la grande prose lyrique. Ils préfèrent l’émotion à bas bruit, la maladresse signifiante, la simplicité sincère. Dans J’voudrais qu’tu restes, par exemple, les métaphores simples (« je viens mettre du sel / sur la mer du cœur ») ne cherchent pas à briller, mais à exister avec justesse, avec une poésie directe, que j’aime particulièrement. Ce sont des phrases qu’on reconnaît avant même de les comprendre, parce qu’elles portent cette fragilité propre aux vérités imparfaites. En fait,c ette écriture s’inscrit dans une esthétique du fragment, de la suspension. Le sens ne se déclare jamais, il se devine, il flotte. Les chansons deviennent des zones de temps suspendu plutôt que des récits. Et pour arriver à cela, il faut être très bon, c’est mon avis.

Sur le plan musical, Magenta mise sur la sobriété, sur l’art de suggérer plutôt que de tout montrer et je pense qu’il est important de le souligner car là où la pop contemporaine multiplie les couches instrumentales pour saturer l’espace d’écoute, Ariane Bonzini choisit plutôt l’ouverture : des textures légères, des volumes modestes, une économie des gestes. Dans Quand le jour se lève ou Il pleut dehors, l’épure devient forme d’un nouveau langage. Ce n’est pas une absence de matière, mais une idée du silence, où l’espace entre les sons devient lui-même porteur de signification.

Le titre Magenta est aussi à cet égard un indice. En physique, le magenta n’existe pas dans le spectre visible : c’est une couleur inventée par le cerveau, un pont entre le rouge et le violet. De la même manière, l’album crée une zone intermédiaire entre les genres, une émotion née non de l’opposition, mais de la synthèse. Ni majeur ni mineur, ni joie ni tristesse. Un entre-deux affectif, une couleur mentale.

Dans J’ai aperçu ton reflet, cette idée devient explicite. Le reflet, ici, n’est pas l’objet mais sa trace. L’acoustique et l’électronique ne s’opposent pas : elles se superposent, s’épousent, se fondent jusqu’à créer un seul plan sonore.

Pour moi, c’est sans doute cela qui rend Magenta si singulier. Il ne cherche pas le hit, il ne revendique aucun single. C’est un album cohérent, un moment musical sans climax ni centre, mais traversé par une profondeur calme.

Si l’on voulait le situer à un endroit, il faudrait imaginer un espace où la simplicité devient signature stylistique. Une musique sans virtuosité ostentatoire, mais d’une justesse expressive rare. Une machine affective discrète, où la transparence n’est jamais synonyme de légèreté.

Ce que Ariane Bonzini propose, consciemment ou non, n’est pas une nouvelle forme de RnB. C’est une nouvelle forme de l’écoute. Une musique qui n’impose rien, qui ne cherche pas à captiver, mais à converser. Et dans ce dialogue silencieux entre l’artiste et l’auditeur, j’ai l’impression que quelque chose s’ouvre : un espace de rencontre intérieure, où la musique n’est plus un produit spectacle (coucou Bourdieu) mais une relation. De ce fait, ce disque n’existe pas pour nous captiver. Il existe avec nous. Dans ce simple déplacement, presque imperceptible, se cache une petite révolution. Une révolution discrète, mais réelle, qui consiste à rappeler que la musique contemporaine ne se mesure pas seulement à la violence de son impact, ni à sa capacité à nous submerger, mais à la qualité de l’espace qu’elle ouvre entre elle et nous. Cet espace-là n’est pas spectaculaire (coucou Bourdieu, encore), il est respiré. Il se compose de reflets, de silences, de micro-dilatations du temps où quelque chose, sans qu’on sache trop quoi, s’ajuste. Peut-être est-ce cela, la nouvelle forme d’émotion qu’on devrait toutes et tous chercher : non plus la claque ou la révélation, mais le calme lucide de la présence partagée. Car une œuvre comme celle-ci ne cherche pas à posséder notre attention. Elle la rend à elle-même. Elle nous invite à écouter non pas plus fort, mais plus lentement, à sentir dans la musique ce moment rare où l’on cesse d’attendre qu’il se passe quelque chose. Et c’est dans cette attente silencieuse, dans cette cohabitation entre le son et notre souffle, que réside peut-être la beauté la plus actuelle de l’art.

In