Review – Album « Iridesc » d’Exzald S

Review - Album “Iridesc” d’Exzald S par Brice Reiter

Pour Sarah

Parmi les différentes suggestions de reviews d’albums que j’ai reçues ces dernières semaines, il y a celle d’Exzald S pour son disque Iridesc.

Depuis plusieurs jours, j’écris. Des textes, des bouts de textes, parfois juste des paragraphes, parfois quelques phrases à peine, des fragments d’idées qui s’alignent sans jamais vraiment s’assembler. Nous sommes le 30 décembre. L’année s’effiloche. Il me reste à terminer cette chronique, et aussi celle sur Oklou, dont l’angle est très clair dans ma tête, mais qui refuse obstinément de se poser sur le papier. Peut-être parce que, ces derniers jours, mes lectures m’ont fait douter de ce que le mot “angle” veut encore dire.

Pour Iridesc, j’étais d’abord parti sur un tout autre chemin. Une approche plus théorique, peut-être trop consciente d’elle-même, avant de revenir vers des pensées plus diffuses, plus proches de l’écoute. J’ai réécouté l’album plusieurs fois, comme on replonge dans un rêve dont on a oublié la fin, pour tenter de trouver ce qui, pour moi, sommeillait sous la surface.

À force d’écrire à ce rythme un peu soutenu, j’ai la tête en morceaux. Les idées s’entrechoquent, les émotions se mélangent. Je me surprends à ne plus vraiment sentir ce que j’écris, comme si les mots s’étaient mis à flotter au-dessus de moi. Alors, parfois, j’essaie de me vider la tête. Je regarde des vidéos stupides sur Internet, des choses volontairement creuses, juste pour que leur vacuité absorbe le trop-plein d’idées. Et quand le silence revient, quand le vide reprend possession de l’espace mental, les émotions peuvent à nouveau respirer. À ce moment-là, elles cessent d’être des pensées pour redevenir des sensations. Et c’est à cet instant précis que l’écriture retrouve sa netteté, sa petite justesse fragile.

C’est pour cette raison que j’ai décidé de m’accorder un peu plus de temps pour écrire ces deux dernières chroniques, celle-ci et celle d’Oklou. Non, pas par paresse, mais plutôt par nécessité. Parce qu’il faut parfois remonter à la surface avant de replonger.

Alors voilà, en écrivant ces quelques lignes, je reprends le fil interrompu il y a quelques jours. Je retrouve Iridesc, et j’essaie à nouveau d’y entrer, de le traverser, de comprendre ce qu’il me fait. Et dans cette exploration, j’espère finir par revenir, là aussi, à la surface.

Review – Album “Iridesc” d’Exzald S

En musique expérimentale, on a l’habitude de voir critiques, analystes et commentateurs se gargariser avec des mots comme texture, paysage, spectre, soundscape, et je ne parle même pas des dizaines d’autres termes aussi pompeux qu’inaccessibles. Moi, je ne me sens pas vraiment supérieur à ça, mais ce que je retiens, déjà, c’est qu’Iridesc semble inviter l’auditeur à s’aventurer profondément dans l’alchimie intime de l’émotion humaine. À la surface, cette œuvre est décrite comme un assemblage de textures électroniques fluides, de voix fragmentées et de paysages sonores ambiants qui oscillent entre éther et abstraction. Mais réduire Iridesc à une “ambiance expérimentale” serait ignorer son architecture affective subtilement construite : un parcours narratif sans paroles claires, un atlas de la reconstruction où le son remplace la langue pour tracer ce que la pensée verbale ne peut pas dire.

Je pense que pour bien comprendre l’album (mais ce n’est que mon humble avis), il faut concevoir l’écoute autrement, presque comme un parcours mental en trois dimensions, une plongée dans les tréfonds du soi.

Déjà, dans ce parcours, la voix n’est pas qu’une voix. Elle devient un instrument à part entière, une force gravitationnelle qui attire, repousse, oscille, et impose sa propre logique physique au reste du parcours sonore. Bien sûr, il y a ces ambiances éthérées, ces manipulations de la voix qui la décontextualisent de sa fonction traditionnelle, et toutes ces subtilités qui feraient frémir n’importe quel musicologue de pacotille. Mais ce qui m’intéresse, ce n’est pas le décor. C’est ce que ça fait lorsqu’on écoute l’album.

Dans cet album (son premier), Exzald S ne se contente pas de représenter l’émotion, ce qu’on pourrait attendre d’un album introspectif ou expérimental classique. L’artiste propose autre chose, quelque chose de plus… fondamental. Une expérience où chaque son devient une relation, non pas seulement avec le monde extérieur, mais avec soi-même, avec la façon de se ressentir, avec la mémoire, avec l’anticipation. Chaque note, chaque respiration vocale, chaque glissement électronique agit comme un point de gravité dans cet espace disons mental. Et dans ce maillage de forces invisibles, l’auditeur devient participant, obligé de négocier sa propre présence avec la logique interne du disque, qui n’obéit pas aux règles ordinaires de la mélodie, de l’harmonie ou même du rythme.

L’ouverture, Vallis, agit moins comme un prélude que comme une incision dans le paysage intérieur. Le mot lui-même, d’ailleurs, mérite qu’on s’y arrête. Étymologiquement, vallis signifie vallée, un creux entre deux élévations, une zone de repli où l’eau, le vent, la mémoire viennent se déposer. Ce n’est pas seulement un lieu géographique, mais un mouvement. Une inclinaison du monde vers l’intérieur de lui-même.

Musicalement, Exzald S semble avoir compris cette dimension enfouie. Vallis fonctionne comme un espace de la mémoire : une surface plissée où s’accumulent les alluvions du vécu. Les couches vocales et électroniques se superposent à un point tel qu’elles finissent par produire non pas une saturation, mais une forme d’érosion, quelque chose de liquide qui creuse la roche. L’image qui s’impose n’est pas celle d’un mur de son, mais d’un relief qui se dissout. C’est une métaphore sonore d’un passé, mais pas un passé narratif ou mélodramatique hein, plutôt celui qui s’installe lentement, presque géologiquement en soi.

Dans ce titre, rien ici n’avance de manière linéaire. L’émotion ressentie n’est pas racontée, elle est habitée. La voix, traitée comme matière première, se déploie, se déforme, se dissout, puis revient dans une autre forme, comme un souvenir sensoriel qui refuse de se fixer. On n’est jamais certain de ce qu’on entend : un cri, un souffle, un écho, une onde de fond.

Vallis n’est pas une musique qui décrit la sensation. Elle la vit. Et cette distinction change tout. L’écoute devient une expérience physique, une lente descente dans une zone où le temps perd sa cohérence et où les repères affectifs se brisent comme des roches fragiles. Ce n’est pas le gouffre d’émotions ou des souvenirs, mais un abîme plus subtil, presque minéral, où l’on sent à la fois la beauté et la désagrégation. Il y a là d’ailleurs quelque chose de paradoxalement apaisant : la sensation de glisser vers quelque chose de fragile, d’insaisissable, de fuyant, mais d’en accepter la chute comme une forme de repos.

Sur Zeph, quelque chose bascule. La sensation change, le mouvement se fait sentir, non comme une transition mais comme une dilatation du temps intérieur. Le mot lui-même Zeph, (souffle, vent, brise) suggère déjà un déplacement, mais ici le souffle ne traverse pas, il se désagrège. Il se fragmente en micro-phrases, se disperse en éclats, comme les restes d’un souvenir trop dense pour demeurer continu.

La piste agit comme une zone floue, un espace de trouble. La voix ne cherche plus seulement à dire un manque, elle semble le transformer. Elle convoque, à travers son morcellement même, une énergie d’ailleurs. Ce n’est plus une plainte, mais une ouverture.

La voix ici n’est pas seulement fragmentée. Elle est aérolithe, comme si chaque syllabe tombait depuis un autre monde, effleurant à peine la surface de l’air. On n’y mesure plus des hauteurs ou des accords, mais des variations de souffle, des intensités d’existence. On a la sensation étrange d’écouter non une voix, mais la trace de son passage dans l’atmosphère, une poussière d’étoile filante qui persiste encore quelques secondes après la disparition du corps lumineux.

C’est une expérience presque astronomique, mais vécue depuis l’intérieur de soi. Il y a quelque chose d’à la fois astral et intime, une impression de spatialité émotionnelle, comme si le son ouvrait une distance infinie à l’intérieur même de la conscience. Et dans cette distance, quelque chose de mythologique surgit, non pas un mythe raconté, mais un mythe sensoriel : l’idée qu’un simple souffle, une vibration suspendue, peut contenir l’écho d’un monde entier et personnel.

Le titre Lorica, bref mais d’une intensité rare, porte un nom qui, en latin, signifie armure. Ce mot, à lui seul, ouvre un champ entier de résonances. Une armure n’est pas seulement un objet de défense : c’est une forme qu’on enfile pour survivre au contact du monde. Placé (presque) au cœur de l’album, le titre Lorica agit moins comme un simple interlude que comme une étape de consolidation. Ce n’est pas une victoire, et pas une pause non plus. C’est le moment où l’on prend conscience qu’il faut structurer quelque chose à l’intérieur, ériger un espace respirable entre le dehors et le soi.

La musique, ici, devient plus condensée, plus directe. Elle avance avec la précision d’un geste qu’on ne veut pas répéter, comme si chaque son était prononcé à la première personne du singulier. On sent un resserrement, un recentrage : la matière sonore se fait plus dense, plus solide, plus chargée. C’est une déclaration de protection, une promesse murmurée à soi-même avant de poursuivre le voyage. On est dans quelque chose de l’ordre de la préparation. On y entend la musique se ceindre d’elle-même, comme si elle forgeait sa propre cuirasse avant de s’aventurer plus avant dans le territoire fragile de la conscience.

Puis vient Iridesc, la pièce maîtresse, qui forge l’album en pivot. 

Ce morceau ne suit pas une structure classique. Il n’avance pas, il s’étend. Il déploie une architecture spectrale, faite de résonances et d’échos, où l’écoute cesse d’être un acte de réception pour devenir un acte de traduction. Chaque instrument (violon, voix, synthé et j’en passe) ne joue pas vraiment, il signale. Chacun envoie une onde qu’il faut déchiffrer, relier à celles qui l’ont précédée, comme si l’auditeur devait reconstruire la carte invisible d’un langage dont il ne connaît pas encore les règles. Peu à peu, quelque chose se déplace dans la conscience : l’attention se modifie, se renverse. On ne suit plus le morceau, on le dessine en l’écoutant. Il devient un espace mental plutôt qu’une progression temporelle, un mouvement d’orientation intérieure. C’est une transfiguration de l’attention, ce moment rare où écouter cesse d’être passif et devient presque un geste plastique.

Le morceau éponyme, Iridesc, marque le centre de gravité de l’album, cette zone médiane du voyage musical où la sensation, désormais identifiée, commence à se transmuter. C’est un passage, entre reconnaissance et révélation, entre perception et lumière. Le mot lui-même, iridescence, dit tout : l’idée d’une surface changeante, multicolore, qui se métamorphose selon l’angle du regard. La musique reproduit ce phénomène optique à l’échelle émotionnelle. Les voix, les boucles, les drones s’y déplacent comme des reflets mouvants. Ce ne sont pas des harmonies, mais des réfractions affectives, des vibrations qui se croisent, se dédoublent, se dissolvent dans l’air. On assiste à cette lente transformation de la sensation en lumière, c’est comme un miroitement continu, comme si la musique elle-même cherchait sa propre transparence.

À partir de Garden, quelque chose se déplace. La tension change de direction, presque imperceptiblement, le centre de gravité de l’album glisse hors de lui-même. La musique devient moins introspective, moins repliée sur sa propre émotion, et s’ouvre, se déplie vers un espace plus vaste. On passe d’un champ vertical, dense, concentré, presque minéral, à une expansion horizontale, un espace d’air et de souffle, où les motifs de régénération peuvent enfin apparaître.

Les rythmes s’y détachent légèrement de leur contexte initial, comme des fragments qu’on aurait laissés flotter à la surface d’un courant. La voix, elle, ne cherche plus à dominer. Elle se fond dans le paysage sonore, s’y dissout jusqu’à devenir élément. Elle ne raconte plus. Elle circule. Par moments, on pourrait croire entendre de l’eau, ou du vent, ou cette respiration commune que la musique, l’air et la terre partagent lorsqu’ils cessent d’être des matières distinctes.

Lore et Eyesmelt prolongent cette dynamique, mais chacun à sa manière. Lore agit presque comme une écriture narrative, une mise en forme de ce qui précède, une tentative de conférer à l’expérience passée une architecture, aussi fragile soit-elle. C’est une chanson qui ne cherche pas à raconter une histoire, mais à donner forme au souvenir de l’histoire. Eyesmelt, au contraire, semble dissoudre tout repère. Il efface la ligne entre mémoire et sensation immédiate. La musique ne regarde plus en arrière, elle se souvient en temps réel, si tant est que cette expression ait un sens.

On pourrait rapprocher cette dissolution d’une forme de narration non linéaire, où le sens n’existe pas comme une donnée fixe mais comme un processus. Chaque écoute recompose une chronologie. Chaque instant reconfigure la mémoire, celle d’une musique qui accepte de ne pas savoir à l’avance où elle va, et qui fait de cette incertitude sa matière même. Et dans cette dissolution par le son et la voix, on y trouve une forme de beauté entre rémanence, résilience et résurrection. On ressent cette élévation nouvelle dans les dernières secondes du titre.

Enfin, si Vallis représentait une descente, alors Decider en est le mouvement inverse : une ascension réfléchie, lucide, lente, incarnée. C’est une montée qui ne vise pas le sommet, mais la clarté. Tout au long de ces huit pièces, l’album a creusé, disséqué, recomposé l’émotion jusqu’à la rendre traversable. Et à présent, au moment de Decider, quelque chose s’apaise, un apaisement vide, une résolution intérieure. L’émotion n’est plus le centre, elle devient matière. Elle a cessé d’être subie, elle est comprise, respirée, intégrée.

L’écoute, ici, ne cherche plus à atteindre un sens caché. Elle renonce à la question. Ce n’est plus une quête de réponses, mais une acceptation active de la complexité, une manière d’habiter la pluralité des émotions sans les réduire à une signification unique. Le morceau ne ferme rien. Il ouvre, mais autrement. Il n’invite plus à descendre, à chercher, à décoder : il propose de rester, d’être présent à ce qui est, dans son trouble et sa clarté mêlés. Et c’est sans doute là, dans ce finale simple, attentif et vaporeux que se trouve la véritable résolution : celle d’une conscience qui a appris à se tenir debout au milieu de ses propres sensations vécues et traversées.

C’est pourquoi l’album Iridesc n’est pas une œuvre simplement émotive. Ce serait trop facile, et surtout trop réducteur. Ce qu’Exzald S propose est plus profond : une immersion cognitive, une traversée sensorielle attentive aux strates psychologiques du changement autant qu’aux micro-mouvements de la recomposition intérieure. Ce n’est pas un disque sur la douleur, sur la perte, ni même sur la guérison. C’est une sorte de voyage de ce qui se passe entre ces choses-là : l’espace mental où les formes anciennes se dissolvent avant que les nouvelles ne se décident à naître.

En traçant cet arc qui va de l’érosion à l’iridescence, l’album redéfinit ce que la musique peut faire de plus rare : rendre visible l’invisible, non pas en décrivant des émotions, mais en sculptant des espaces mentaux, en créant des chambres d’écho où l’auditeur devient co-explorateur. On n’écoute plus vraiment ; on circule. On se déplace dans une matière de sons, de silences et de lumières, comme dans un rêve lucide où tout est perçu avant d’être compris.

Dans ce sens, Iridesc dépasse le statut d’album. C’est un itinéraire à travers la conscience, une aventure intérieure que l’on traverse lentement, en sentant les contours du monde changer sous nos pas. Et au fil de cette traversée, quelque chose se produit, discret mais irréversible : l’écoute cesse d’être une activité, elle devient une métamorphose.

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