Review – Album « Anywhere » de Yawning Portal

Yawning Portal 'Anywhere' album review Brice Reiter

Pour Jeanne

(English version of the review here)

J’avais vu passer le nom de l’album Anywhere de Yawning Portal dans mes stories Instagram au tout début de décembre sans vraiment, il faut l’avouer, y prêter la moindre attention (1). Ce n’est pas que je n’étais pas curieux, mais simplement (et ce mot, “simplement”, est déjà une esquive) que je croulais sous le travail, ce qui veut dire : des deadlines, des mails non lus, des notifications comme des petits cris électroniques, bref ce moment de fin d’année où tout s’accumule, travail, fatigue, top Spotify Wrapped à la con (et hop, une balle perdue), bilans de vie et tout le tintouin. Et peut-être aussi, soyons honnête, parce qu’à ce moment-là déferlaient déjà les centaines de “meilleurs albums de l’année” publiés à la hâte, phénomène qui, chaque décembre, me déclenche un mélange d’exaspération et de vertige (2).

(1) peut-être est-ce dû à ce flux infini d’images et de liens partagés sur Instagram qui ressemblent, si on y pense deux secondes, moins à un réseau social qu’à une forme moderne de brouhaha intérieur collectif. 

(2) comment hiérarchiser ce qu’on n’a même pas fini de découvrir ? pourquoi le début de décembre devrait-il servir de clôture au temps musical ?

Bref, c’est Jeanne qui m’a suggéré d’écrire une review du premier album du duo londonien (Jess Mai Walker et Joseph Ware) (3) nommé Anywhere. Et je savais, en acceptant, que cela ferait plaisir non seulement à Jeanne (ce qui est déjà une motivation suffisante) mais aussi à Fanny, une très bonne amie à moi qui s’occupe de leur booking. Donc, disons-le : cette review est pour vous deux, même si, au moment exact où j’écris cette phrase, je n’ai aucune idée de comment la commencer, et, d’une certaine façon, le simple fait de l’admettre est peut-être le vrai début.

(3) si on ne compte pas le projet “Notice the Direction of Fires” comme un album.

Je viens de lire la chronique de Pitchfork : bonne, au demeurant, dans son genre de surplomb informé, et utile pour obtenir une idée globale de l’objet, mais probablement à côté de ce que moi j’éprouve à l’écoute, car il y a toujours cet écart, entre la chronique institutionnelle et l’expérience intime, entre la phrase bien tournée et l’onde sonore qui te traverse le ventre. Et, au fond, c’est cet écart que j’ai envie d’explorer ici.

Yawning Portal est typiquement le genre de groupe que j’aime écouter, c’est-à-dire : un duo avec assez de mystère pour ne pas être une marque, assez de texture pour qu’on s’y perde. Mais soyons justes : si Jeanne ne m’en avait pas parlé, je ne l’aurais sans doute pas écouté avant plusieurs semaines, voire jamais, ce qui dit quelque chose (de triste, peut-être) sur notre façon contemporaine d’accéder à la musique : par recommandation amicale, par intercession algorithmique, par micro-système de confiance émotionnelle.

Donc me voilà : j’enfile mon casque, j’ouvre Bandcamp, puis je clique sur “Play”.
Et , je m’apprête à prendre des notes. Pas des notes au sens académique, mais des traces d’écoute : impressions, gestes, images mentales, associations bizarres entre sons et sensations.
Et, en le faisant, je me demande : à quoi ça sert ? écrire quoi ? pour aller où ?
Et, la seule réponse honnête que j’ai à cet instant précis, casque sur les oreilles et page blanche à moitié ouverte, c’est : I don’t know. Anywhere, maybe.

Review – Album « Anywhere » de Yawning Portal

Dans mon texte d’introduction, je disais déjà, à demi-mots un peu flous, que l’écoute musicale aujourd’hui se fragmente comme jamais. Elle se morcelle, s’éparpille, se dilue dans un nuage d’instances : les playlists, les algorithmes, les services et plateformes par dizaines, les formes, les objets, les morceaux, les extraits, les bouts de refrains sur un Reels. Tout circule, tout se recompose, tout se perd à nouveau.

Nous n’écoutons plus vraiment des albums, nous écoutons des moments, des fragments de moments, parfois même des échantillons de fragments. Et cette dispersion, à force d’être invisible, finit par ressembler à une norme. Les playlists deviennent des architectures mentales, des paysages d’émotions préfabriqués dans lesquels on se déplace comme dans un centre commercial sonore, avec cette impression paradoxale d’abondance et de manque simultanément.

Il y a là quelque chose d’inédit et de profondément banal à la fois : nous vivons dans une ère où la musique est partout, mais où l’acte d’écouter (bien) devient de plus en plus rare. Chaque chanson est une fenêtre, mais nous passons notre vie à scroller entre les vitres sans jamais regarder dehors.

Et c’est sans doute cela, au fond, que je voulais dire sans encore l’écrire : que la fragmentation de l’écoute n’est pas seulement un effet du numérique, mais un symptôme de notre attention fracturée, de notre incapacité croissante à rester, à habiter une durée, à laisser un morceau nous traverser jusqu’au silence.

Pourtant, voilà, Anywhere de Yawning Portal se présente comme une réponse presque théorique à ce que j’appelle ici une « écologie de l’attention » : un système sonore qui ne se contente pas d’être entendu, mais qui oblige l’auditeur à habiter sa propre perception. 

J’ai éprouvé durant mon écoute une façon étrange d’être déstabilisé par les morceaux écoutés. Ce disque n’est pas une musique d’ambiance ou une musique ambient dans le sens léger qu’on pourrait lui prêter, ni même une certaine pop hybride cotonneuse, il s’agit plutôt d’une œuvre qui désoriente intentionnellement l’attention, la tiraille entre souvenirs, visions mentales et danse silencieuse. Voilà déjà, comme je pourrais la qualifier.

Qu’on écoute Anywhere comme un ensemble de 15 pistes totalisant environ 1h04 ou qu’on y entre morceau par morceau, l’important n’est pas tant la progression narrative, mais le sentiment d’une géométrie perceptive : un terrain d’écoute où chaque piste ne commence et ne se termine pas vraiment, mais devient l’entrée vers la suivante. En guise d’illustration, car peut-être que mon propos peut désorienter certains de la route que j’emprunte, je vais commencer à vous parler de Concord, le titre d’ouverture. 

Concord se déploie comme une promesse de mouvement continu, un vaste tissu de réverbérations et de motifs cycliques, avant de sombrer dans un moment presque introspectif grâce à l’arrivée magnifique de la voix de Jess, avant d’aller vers un effondrement contrôlé de l’énergie qui prépare l’auditeur à faire l’expérience du passage plutôt que du contentement. Entre alors sans interruption le second titre, Meridian Drift, une sorte d’interlude, qui a tout l’air de fonctionner comme un point d’inflexion, dans cette écoute qui doit sans cesse réajuster son seuil d’attention.

Dans un album typique, on serait tenté de dire « le morceau A mène au morceau B ». Ici, ce n’est pas une simple succession, mais un espace continu de perception où les motifs sonores agissent comme des vecteurs, et où les silences ou plutôt, les moments quasi-silencieux sont des lieux d’attente cognitifs.

Musicalement, cela rappelle certains travaux en musique contemporaine sur les espaces entre les sons (pensez aux pratiques spectrales où le silence est une composante structurante), mais appliqué ici à un enchaînement électronique pop/ambient. C’est un travail sur l’intervalle perceptif plutôt que sur la forme traditionnelle couplet-refrain-pont.

Pitchfork lui décrit Anywhere comme une œuvre inspirée par les routes américaines, des paysages du Midwest, des trajets sans but autour de Des Moines, Iowa, et blablabla. Mais, à mon sens, plutôt que de produire un paysage, le duo transforme cette idée de trajet sans destination en métaphore cognitive : ce n’est pas tant le paysage qui importe, mais ce que le trajet fait à la perception.

Dans la musique électronique, on parle de transe, de groove, d’ambient flottant. Ici, Anywhere déjoue ces catégories en superposant des états cognitifs contradictoires : la tranquillité flottante d’un paysage vide, l’impression d’un souvenir télescopé (comme dans My City) ou la fracture émotionnelle légère entre mouvement et immobilité que j’ai l’impression de ressentir de manière transversale dans l’oeuvre.

C’est cette superposition qui produit ce sentiment étrange d’être à la fois partout et nulle part, chaque piste agit comme un nœud dans un tissu perceptif et l’auditeur devient non pas spectateur, mais explorateur de ce Midwest intérieur.

Alors que dans une écoute ordinaire, le motif musical agit comme un signe reconnaissable, Anywhere supprime cette fonction rassurante. Les motifs reviennent, certes, on reconnaît des synthés familiers, des lignes mélodiques déformées, des micro-samples vocaux, mais toujours de manière oblique. C’est ce décalage qui donne à l’album sa dynamique interne : chaque motif semble à la fois connu et étrangement différent.

Cette structure répétitive conserve un « axe d’écoute » ; ici, Yawning Portal introduit une sorte d’écoute glissante : les motifs (4) ne sont pas simplement répétitifs, ils glissent d’un état perceptif à un autre, rendant incertain ce que l’on croit entendre. Dans Silver Plated (en collaboration avec Oli XL), par exemple, les boucles tranquilles prennent une teinte légèrement métallique, comme si le tissu sonore lui-même prenait une rudesse, non pas dissonante, mais inhabituelle, qui met en tension la mémoire de l’auditeur.

(4) l’idée du motif que je reprends souvent est aussi très utilisé dans la structure d’écriture et de réalisation de films, je trouve que c’est une très belle façon d’inscrire une forme de symbolisme dans la narration

Un autre point crucial est l’usage de la voix comme texture plutôt que comme narrateur. Quand Jess chante, ce n’est jamais dans un rôle servant à raconter une histoire. My City ou Eternity Sunrise montrent une voix qui se dévoue au timbre, à la coloration, à l’atmosphère plus qu’au sens littéral. Cette pratique contribue à effacer toute « ligne narrative explicite » pour la remplacer par une ligne affective non linéaire. Et, à mon avis, ce déplacement est important : en effaçant une narration claire, Yawning Portal nous demande d’écouter comment nous écoutons, plutôt que ce que nous écoutons.

Si d’autres rédacteurs ont parlé de l’inspiration routière de Anywhere, peu ont exploré l’idée que l’album travaille sur les seuils d’attention, non pas comme une esthétique de relaxation, mais plutôt comme un terrain d’expérimentation perceptive, un espace où l’auditeur doit négocier sa propre faculté de conscience tout en se mouvant dans une progression sonore. C’est à mon sens aussi une forme de voyage, une virée dans un voyage intérieur.

Anywhere est donc, et ce n’est pas une exagération rhétorique, une véritable écologie de l’attention. Une configuration mouvante où les motifs musicaux, les voix, les silences, les respirations électroniques et les transitions deviennent autant de zones perceptives qu’il faut apprendre à habiter consciemment. Ce n’est pas seulement un album que l’on écoute : c’est un territoire qui nous écoute en retour, qui mesure notre capacité à rester présents.

En ce sens, Anywhere ne se contente pas d’être un voyage musical. Il redéfinit la notion même de voyage, en l’appliquant non plus à l’espace ou au temps, mais à l’attention elle-même. Chaque son, chaque absence de son, devient une micro-expérience de concentration. On ne “suit” plus les morceaux, on y reste, on y glisse, on y respire. Et dans cette immersion progressive, quelque chose se déplace : on se rend compte que la musique ne cherche plus à captiver, mais à rendre possible la captation, à nous rendre capables d’écouter autrement.

C’est une qualité rare, presque anachronique, dans la musique électronique de 2025, où l’attention est devenue la ressource la plus fragile et la plus exploitée à la fois. Car notre époque, saturée de contenus, de notifications, de flux continus qui coulent comme des nappes de bruit blanc, a fait de l’écoute un geste accidentel. Et peut-être que cet album agit comme une rééducation. Anywhere nous rappelle que prêter attention n’est pas une contrainte, mais une forme d’amour, et que réapprendre à écouter, c’est peut-être déjà commencer à se sauver du flux qui nous emporte, à retrouver le fil, la direction intérieure qui nous fait voyager vers nous-mêmes, pour ne plus jamais finir « n’importe où ».

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