Nouvelle – « L’écume de la douleur »

Brice Reiter Nouvelles Roman Poésie

L’écume de la douleur

Je l’ai regardée s’éloigner sans un mot, la bouche scellée par la peur, la mémoire, l’avenir et le chagrin. Mon esprit s’était figé, pareil à une rose captive du givre hivernal. Sa silhouette s’effaçait peu à peu dans la brume, d’abord ombre, puis vapeur, puis rien qu’un murmure du néant. J’étais assis sur ce rocher, face à la mer, seul, meurtri par les fines aiguilles salées du vent marin. Mes paupières demeuraient closes au monde, mais mon regard intérieur tentait encore de happer l’horizon disparu, là-bas, dans la sombreur. J’observais l’absence comme on scrute un mirage. Je croyais penser, mais je ne sentais que le vent, ce vent venu de si loin pour me rappeler que j’existais encore : ici, mais déjà ailleurs ; présent, mais effacé ; vivant, mais dissous.

Tout s’était joué dans une seconde, l’instant m’avait dérobé le dernier éclat d’elle. Elle m’avait dit : ne bouge pas.
Alors je ne bougeai pas.
Je ne bouge plus.
Et peut-être, jamais plus je ne bougerai.

Elle m’avait convié dans la villa de son père, au bord de la mer. C’était un lieu d’une beauté silencieuse. L’air était tiède, la mer reposait en contrebas, vaste et tranquille. Il n’y avait rien sur cette île, sinon quelques âmes discrètes. Les gens d’ici ne dépendent de personne ; ils vivent simples, heureux, souverains d’eux-mêmes. Elle voulait me montrer cela : la pureté du peu, la noblesse des choses modestes. Quand elle souriait, ce sourire léger, presque céleste, reflétait la lumière de l’après-midi comme un éclat d’éternité. Elle savait ce que j’aimais en elle : sa simplicité sans calcul, sa manière étrange de rire de mes maladresses, son intelligence claire comme une eau dormante.

J’ai toujours su qu’elle m’aimait, même si les mots ne franchirent jamais ses lèvres. Je pensais souvent que dire je t’aime, c’était déjà dire adieu. Il y a dans ces mots une gravité de fin, une cassure douce, irrévocable. Alors peut-être, oui, avait-elle raison de se taire.

La villa de son père n’avait rien d’une villa, en vérité. C’était une ferme accrochée à la mer, perchée sur une colline légère, entourée de landes et de bruyères, comme posée hors du temps. Tout y respirait le mystère et la paix. La végétation portait des teintes d’ocre et de pastel, un camaïeu de rouille et de lumière.

Son père l’appelait villa par dérision, car ce n’était qu’une bâtisse vieillie, réaménagée avec amour. Mais à l’intérieur, tout semblait vivant : les murs transpiraient la chaleur, et le silence y avait le goût d’un refuge.

Le premier jour, j’étais un peu déconcerté, mais la féérie du lieu m’avait aussitôt envoûté. Il n’y avait qu’une seule pièce : une sorte de salon suspendu entre le passé et la mer, où se rencontraient une cheminée de pierre, quelques fauteuils usés, un vieux poêle à bois, une cuisinière d’époque et, creusé dans le mur, un lit d’alcôve. L’endroit avait l’âme d’un chalet perché dans la brume des montagnes, et pourtant, en contrebas, montait le soupir régulier des vagues sur les galets, comme un souffle ancien qui berçait les pierres.

C’était apaisant d’être avec elle. Nous n’avions que rarement l’occasion de nous retrouver. Sa présence ici, son invitation, me surprenaient encore, juste elle, et moi, au bord du monde.

Le premier soir, elle s’était endormie dans le fauteuil, face au feu. Elle avait l’air d’un être tombé du jour. J’étais assis sur l’autre canapé, à lui faire face. Le froid s’installait, discret ; l’été s’effaçait lentement, et l’automne hésitait encore à naître.

Je la regardais. Je n’avais pas sommeil. Les flammes jouaient sur son visage, et dans ce tremblement de lumière, elle semblait irréelle, semblable à un ange fatigué, réfugié après la chute, apaisé d’avoir enfin quitté l’enfer. À cet instant, je me sentais infiniment proche d’elle. Il me semblait qu’elle m’offrait un tableau vivant : un don silencieux de beauté, d’abandon et de paix. Figée dans le temps, elle avait la grâce de ces peintures anciennes où le peintre, par miracle, saisit l’éphémère, l’unique, le battement d’une seconde éternelle.

C’est étrange, comme on peut traverser toute une vie entouré des autres et demeurer seul, et pourtant, sentir cette solitude se dissoudre d’un coup, entièrement, quand on contemple la personne qu’on aime en train de dormir.

Le lendemain matin, au réveil, elle m’a dit qu’elle avait rêvé.
Je lui ai demandé de quoi.
Elle a souri sans répondre.
Puis, d’une voix douce, elle m’a expliqué que les rêves sont comme des sentiers perdus au cœur des forêts, des chemins que l’on n’a jamais foulés, dont on ignore tout, même la fin. Elle disait qu’on peut choisir de les suivre ou non, mais qu’on ne saura jamais ce qu’ils contiennent tant qu’on n’y aura pas posé le pied.

Sa métaphore m’a fait rire. Elle a fait mine de se vexer, a détourné le regard. Alors je l’ai prise contre moi, lentement, et je lui ai murmuré qu’elle avait raison.

Ce même jour, en fin de matinée, nous marchions sur la plage. Elle courait devant, légère, insaisissable, se retournait parfois ; ses cheveux emportés par le vent lui barraient le visage. Je riais doucement, les mains enfoncées dans mes poches, mon rire se mêlant au souffle marin. Elle m’appelait, m’implorait presque de venir. Alors, parfois, je cédais, je courais vers elle, et elle se jetait dans mes bras, éclatante de joie, comme une enfant qui défie le temps.

Il n’y avait jamais personne sur cette plage.
Les habitants de l’île n’y venaient pas.
Ils appelaient cet endroit la dorne derrière la barrière.
Pour eux, ce n’était qu’un recoin oublié, un bout de rivage sans promesse. C’est pour cela, sans doute, que son père avait pu acheter la ruine pour presque rien, comme on achète un secret que personne ne veut connaître.

L’après-midi, nous sommes restés sur la terrasse à regarder la mer respirer. Le vent avait la douceur des heures lentes.
Elle m’a dit soudain qu’elle avait peur des gens insipides.
Je lui ai demandé pourquoi.
Elle a répondu que ces gens-là ne savaient plus faire la différence entre le goût et le dégoût, entre le beau et son absence.

Je ne comprenais pas vraiment.
Alors j’ai simplement dit, comme souvent, qu’elle avait sans doute raison.

Pendant la nuit, je me suis réveillé en sursaut.
Elle dormait à côté de moi, immobile, paisible, comme détachée du monde.
Dehors, un bruit étrange, un cliquetis ténu, régulier.
Je suis allé voir : c’était une simple bouteille de verre qui, au gré du vent, venait frapper un rocher.
Je me suis assis quelques instants sur les marches de la terrasse, le regard perdu vers l’horizon.
La lune régnait, haute, souveraine.
Rien ne bougeait.
Seul persistait ce son discret, ce battement de verre contre pierre, semblable au tic-tac d’une horloge invisible.

J’ai inspiré profondément, et j’ai pensé : peut-être que tout est là, simplement.
L’image de la vie, réduite à sa vérité nue : les angoisses tapies dans la nuit, la féérie suspendue à la lumière de la lune.
N’est-ce pas cela, finalement, une existence ?
Une oscillation entre l’inquiétude et l’enchantement ?

Je fixais l’océan, ce gouffre d’encre et de lumière, aspiré par son immensité tranquille.
La mer brillait d’un éclat anthracite sous les grimaces de l’astre pâle.
Le froid s’infiltrait lentement, alors je suis rentré.
Les braises de la cheminée crachaient encore quelques soupirs rougeoyants, comme un dernier souffle.
Je me suis glissé dans le lit, tout contre elle.
Elle ne s’était pas réveillée.
Je me suis rendormi.

À l’aube, elle m’a tiré du sommeil pour voir le lever du soleil.
Nous nous sommes enveloppés d’une couverture, accoudés à la balustrade.
Le jour naissait timidement, le soleil pâle grimpait à travers un ciel fragile.
Elle a posé sa tête contre mon épaule.
Un sourire est venu, timide, un peu nostalgique.
Je fixais l’horizon si intensément que mes yeux se sont embués.
Des larmes sont venues sans raison.
De la tristesse ? Peut-être.
Ou ce pressentiment sourd que quelque chose s’éloignait.

Plus tard, nous avons bu nos cafés dans les vieilles chaises d’osier, usées par le sel et le temps.
Elle contemplait le fond de sa tasse, le regard absent.
Je lui ai demandé si tout allait bien.
Elle a levé les yeux, a esquissé ce sourire tranquille, et m’a dit que oui, tout allait bien, que je ne devais pas m’en faire.
Je n’ai rien répondu.
J’ai regardé la mer, son calme trompeur.
Le silence a pris toute la place, jusqu’à la dernière gorgée.

Nous nous étions promis, en venant ici, de ne pas penser.
De laisser le temps passer sans l’arrêter, sans le juger.
D’habiter pleinement cet entre-deux, cet instant suspendu entre deux rives : celle du début, et celle de la fin, comme elle aimait dire.

Elle donnait toujours des débuts et des fins à tout.
Cela m’avait fait rire, autrefois.
Mais il existe des fins qu’on refuse de nommer, des fins qu’on ne veut ni dire, ni vivre, des fins qu’on voudrait, à jamais, ajourner.

L’après-midi de ce jour-là, nous avons joué aux cartes.
Elle n’aimait pas perdre, alors je trichais un peu avec le hasard.
Je la laissais gagner, toujours.
Car si son visage s’illuminait d’un sourire, c’était ma victoire à moi.
Ce que je cherchais, c’était son bonheur, pas le mien.
À quoi bon vivre, si c’est seulement pour jouir de sa propre joie ?

Chaque fois qu’elle gagnait, elle dessinait sur ses lèvres ce sourire long, fin, presque fragile, que j’adorais.
Je feignais la mauvaise foi, avec tant de conviction qu’elle me croyait.
Et cela me suffisait : elle riait, elle était heureuse.
Tout le reste pouvait s’effacer.

Le soir venu, elle m’a dit qu’elle était fatiguée.
Je lui ai préparé un thé, et bientôt elle s’est endormie devant le feu.
Je la regardais, ou plutôt, j’essayais de ne pas la regarder.
Son visage endormi me ramenait à tous les moments que je voulais fuir : les heures passées, trop belles, trop pleines, impossibles à revivre.
Je ne voulais pas m’en souvenir ce soir-là.
Je voulais, pour une fois, oublier.
Mais l’oubli, parfois, est un luxe qu’on ne possède pas.

N’est-ce pas là, la plus cruelle des charges : être condamné à se souvenir de ce qu’on voudrait effacer ? Peut-être que le bonheur véritable exige l’oubli, non pas l’effacement du passé, mais son apaisement. Car les souvenirs, s’ils s’accumulent, deviennent un poids, un conglomérat de moments vécus qui sédimentent en nous, jusqu’à se transformer en douleur douce, une souffrance discrète, persistante, celle qui nous maintient en vie, simplement parce qu’elle nous rappelle qu’on a aimé.

Je suis sorti marcher sur la plage.
La lune trônait déjà haut dans le ciel, blanche et fiévreuse, et sa lueur frémissante glissait sur l’immensité marine, s’étirant comme un voile d’argent sur l’horizon tout entier.
Il n’y avait ni vent, ni bruit, pas même une bouteille cognant contre le rocher. Rien, sinon le murmure discret des vagues qui venaient mourir sur le sable, dans un crépitement doux, presque humain.

Mon ombre s’étirait devant moi, fine et muette, ma seule compagne sous la clarté de la nuit.
Je me suis arrêté un instant, face à la mer. D’abord debout, puis assis.
Et là, sans retenue, j’ai pleuré.
Longtemps.
À grandes larmes, silencieuses, chaudes, lactées.

Je pleurais parce que je savais.
Je savais que tout se terminerait ici, sur ce rivage où la mer s’endort et la lune veille.
Et cette solitude que la nuit distillait en moi, cette lente ivresse de vide avait le goût exact de ce qui allait venir. Un avant-goût de la fin, un pressentiment immobile, à la fois inévitable, à la fois insupportable. Et puis, après un moment, je suis rentré.

Pendant les jours qui suivirent, elle ne quitta pas le lit, alors nous restions là, immobiles, dans cette vieille demeure où le silence semblait respirer à notre place. Elle dormait presque sans fin, et moi, je veillais.
Lorsqu’elle dormait, son visage s’apaisait d’une douceur délicieuse, comme si le sommeil lui offrait un royaume de clarté que la veille lui refusait. Mais chaque réveil portait en lui une obscurité nouvelle : la joie de ses rêves s’éteignait lentement, et sur son visage venait s’asseoir une nuit pâle, discrète, tenace.
J’attendais, jour après jour, qu’elle me dise cette chose, qu’elle prononce ce prélude secret, qu’elle vienne à moi, et que, enfin, les mots s’ouvrent.
Car l’attente, à force, devint un monde parallèle, figé, clos, où je n’étais plus qu’un être suspendu, suffoquant dans le vide qu’elle laissait. Et peu à peu, tout ce qu’elle avait voulu en venant ici, la légèreté, la beauté, la promesse de souvenirs, s’effaçait sous le poids de cette attente devenue sa propre douleur.

Je crois qu’elle le sut. Elle devina, dans le fond de mon regard atteint, cette impatience qui grandissait en silence, cette flamme déraisonnable qu’on voudrait ne jamais connaître. Elle comprit qu’il n’y avait plus rien à espérer, que l’attente était devenue un fardeau jumeau du sien, qu’elle avait la même cruauté, la même morsure que celle dont elle voulait se délivrer.

Alors, un matin, elle se leva et dit simplement : ce sera ce soir.
Et soudain, le jour s’élança de nouveau. Tout reprit vitesse et éclat, et pourtant, c’est à cet instant précis que j’aurais voulu suspendre le temps. J’aurais voulu voler les secondes, les tresser aux minutes, retenir les heures pour qu’elles ne s’engloutissent pas. Je voulais tout à la fois : la serrer mille fois, courir avec elle sur la plage, remonter vers les hautes herbes, redescendre, rire, respirer son souffle, voir ses cheveux battre dans le vent.

Il y avait, dans cette journée-là, l’énergie d’une vie entière condensée en quelques battements de cœur. Une joie brûlante, presque sacrée, à se tenir la main, à se regarder encore, à se promettre sans le dire mille recommencements. Mais la nuit vint, et je le savais.

Quand elle arriva, cette nuit-là se mêla à la nôtre.
Nous descendîmes vers la mer, jusqu’au récif. Elle se tourna vers moi ; il y avait du vent, des vagues, et surtout la nuit : souveraine, absolue, d’un noir que rien ne pouvait troubler.
Elle prit mes mains. Et je ne sus plus si c’était elle ou la nuit qui me touchait, si c’était l’ombre entière du monde qui m’étreignait, ou bien son corps, déjà traversé d’adieux.
Quand elle recula, la nuit sembla reculer avec elle. Ses yeux brillaient d’une douceur ruisselante, pareille au ressac sur la pierre. Elle me regardait encore ; elle veillait sur moi, et toute l’obscurité semblait aspirer sa lumière. Je voulus retenir mes larmes, mais elles vinrent, et avec elles, ma vue se brouilla, mon âme céda. Je fis un pas vers elle ; elle me dit doucement de ne pas bouger. Alors je restai là. Elle tremblait, frêle, épuisée. Puis, lentement, elle descendit d’un rocher à l’autre, posa un pied nu dans l’eau, puis l’autre. Sa robe blanche flottait autour d’elle ; elle n’était plus tout à fait humaine. Spectre ou ange, je ne savais pas, la lune la consacrait d’une lumière presque divine. Elle s’avança dans l’eau, nagea un peu, vers l’horizon. Et dans ce mouvement, il y avait une tendresse immense : on aurait dit qu’elle devenait elle-même le reflet mouvant de la lune, qu’elle n’était plus de chair, mais de clarté.
Je la regardai s’éloigner, muet, la bouche scellée par la peur, la mémoire, l’avenir, et le chagrin. Mon esprit s’immobilisa ; sa silhouette se dissolvait dans la brume de mes larmes, et je ne savais plus si je voyais encore.

Était-ce elle, là-bas, ou bien une lueur trompeuse ? Était-ce la mer, la lune, ou mon propre désespoir qui dessinait encore sa forme ?

Je ne sais pas.

Mais je sais qu’elle est partie ainsi, comme elle l’avait voulu, laissant derrière elle la douleur qu’elle portait. Et cette douleur, à présent, s’est faite mienne : fantôme, nuit, absence, elle s’est glissée en moi, pour ne plus jamais me quitter.


In