La nouvelle ci-dessous a été écrite en mai 2024 dans le cadre d’un appel à textes pour la revue Miroir. Non retenue à l’époque, je l’ai récemment retravaillée avant de la publier ici. Elle se compose de trois parties et porte le titre : À l’aube d’un coucher de soleil, du vent un peu plus.
à l’aube d’un coucher de soleil, du vent un peu plus
1
Il y a, dans l’aube d’un coucher de soleil, un déferlement de jaune partout : devant, derrière, dessus, dessous, sur les flancs de ce village qui dîne chaque soir avec l’infini bleu. À cette heure, les murs de pierre pâlissent, comme s’ils retenaient leur souffle, une prudence froide rappelant les matins secs d’hiver ou peut-être une forme de douleur (celle des choses qui savent qu’elles vont disparaître pour la nuit).
Le sel flotte dans l’air, omniprésent, invisible, mais tellement réel qu’il semble texturer le silence. Ce sel-là est une mémoire : il vient du large, voyageur d’azur, et sature tout, jusqu’à l’esprit. Le vent écume les bruits des vagues, qui vont et viennent avec la régularité d’une respiration universelle ; elles s’étirent sur des galets polis, tous identiques, interchangeables, mais chacun émettant son propre petit cri brisé, une plainte minérale. À qui s’adressent-ils, ces cailloux ? Au soleil mourant ? À la lune en attente ? À quelque chose qu’ils savent et que nous ne saurons jamais ? Personne ne connaît la langue des pierres. Même les pierres, je crois, ont oublié qu’elles en avaient une.
Autour du sentier sableux qui surplombe l’océan, tout un décor sauvage joue sa pièce sans public : des arbres secs qui craquent comme des vieillards qui se plaignent doucement d’être encore en vie, des fougères au parfum de fin du monde, des nuages de poussière qui s’élèvent et s’effondrent comme des pensées fatiguées, laissant derrière eux un sillage de laurier, de résine, d’aromates brûlés. Les rochers se dressent, acérés, et leurs ombres ressemblent à des dents. Le ciel, d’abord jaune, vire au rose, partout, même sur l’eau. Puis viendra le noir, mais pas encore. On dirait un Rothko qui fond dans son propre sommeil, et ce tableau, à mesure qu’il s’efface, sent la bruyère mouillée, les pommes de pin et la peine retenue.
Les secondes s’écoulent comme de la cire chaude. L’astre, ce grand œil de feu, ferme lentement ses paupières derrière le rideau des vagues. Et dans la nuit qui s’avance, on sent déjà venir la procession silencieuse des rêves, des cauchemars, des insomnies, un cortège sans gloire mais obstiné.
Plus haut, dans les petites maisons de la falaise, des soleils de fortune s’allument : les lampes, les cuisinières, les écrans peut-être. À travers les fenêtres, des silhouettes passent, des ombres se croisent, s’ignorent ou s’aiment, on ne sait pas. Elles échangent des paroles parfaites parce qu’inaudibles. On imagine l’odeur des pièces : plats mijotés, meubles chauffés par la journée, souvenirs confits dans le bois. Mais ici, sur le chemin, l’air se vide. Le vent devient message. Il dit : rentre. Et il le dit avec cette haleine de lavande nocturne et d’algues humides, ce ton mi-impérieux mi-tendre des choses qui savent mieux que nous.
La falaise est monumentale, dangereuse, comme un animal endormi dont on entendrait encore la respiration dans le vide. L’obscurité, elle, n’a pas peur : elle avance seule, familière du gouffre. Le vent, toujours, reste le guide. Tends l’oreille, dit-il. Avant qu’elle ne devienne aveugle, car la nuit n’a pas de loi pour ceux qui croient y voir clair.
Et ici, maintenant, dans ce chemin encore tiède, il reste quelques rayons au loin, une lumière sous une porte fermée, c’est à ça que ça ressemble, la fin du jour : à une lueur qui refuse d’admettre qu’elle s’éteint.
Puis le vent s’intensifie, souffle plus fort, haleine de mer et de résine. Il a ce son étrange, presque humain, un râle qui ressemble à un rire fatigué. Il dit encore rentre, et on comprend qu’il parle au corps, pas à l’oreille. Alors, oui, il faut presser le pas.
2
Tandis que les dernières lueurs rangent leurs ombres, Evy remarque une vieille femme assise sur un banc face à la mer. Ce genre de banc qui existe pour rappeler que la contemplation est une activité. La vieille dame est là, immobile, cheveux blancs en boucles parfaites, comme des rouleaux de papier kraft que la lumière du crépuscule aurait vernis. Une pince rose banalement banale maintient une raie soignée, et cette banalité-là, précisément, la rend presque émouvante. Elle porte un long manteau de tweed, fermé jusqu’au cou, une silhouette droite, digne, un peu étrangère à tout ce qui l’entoure. Plus Evy s’approche, plus elle distingue les détails : pantalon bleu foncé, bottes hautes marquées par la poussière du sentier, et surtout, sur la joue, une cicatrice, fine, profonde, ancienne. Et cette cicatrice-là, Evy le sent, le sait, raconte une histoire, parce que les cicatrices, surtout sur les visages, sont des histoires condensées.
3
La femme ne se lève pas. Je lui demande ce qu’elle fait là, à cette heure où même le vent hésite à rester. Elle ne répond pas. Elle regarde l’océan, c’est-à-dire rien et tout à la fois. Quand elle sourit, ce n’est pas de joie, c’est un rictus grave, presque géologique : une émotion lente, sédimentée. Je lui dis que j’aimerais m’asseoir, elle répond que je n’ai pas besoin de demander. Le banc n’est à personne, dit-elle. Et c’est la phrase la plus vraie que j’aie entendue depuis longtemps.
Je tente de faire la conversation, par politesse, mais aussi par inquiétude, pour elle, pour moi, pour la nuit qui vient. Elle m’explique qu’elle vient ici tous les jours depuis trente ans. Je ne sais pas quoi répondre. Je regarde la Lune dans l’eau, sa forme qui tremble comme une flamme derrière des larmes. Alors je me tourne vers elle et je dis, maladroitement, qu’elle est belle et que j’espère, un jour, avoir sa prestance.
Elle ne dit rien.
Le silence qui suit est immense, presque physique. Puis elle finit par parler : qu’elle n’a pas le choix. Qu’elle doit venir. “Au cas où.”
Je ne demande pas au cas où quoi.
Quelques minutes passent, pleines de bruit marin et de phrases non dites.
Puis elle me dit de rentrer.
Je réponds que je suis inquiète pour elle.
Elle me dit de ne jamais m’en vouloir de quoi que ce soit : jamais, jamais, jamais. Et quand elle dit “jamais”, c’est comme si le mot prenait racine dans la nuit.
Elle pose une main sur mon genou, doucement, et me demande ce que disent les galets. Je ne comprends pas tout de suite. Alors elle explique : les vagues les font parler. Un galet seul, dit-elle, ne parle pas. Je lui demande s’ils pensent, les galets.
Elle sourit. “Oui. Ils pensent à leur propre existence.”
J’insiste : à quoi pensent-ils ?
“Demandez-leur”, répond-elle.
Le silence qui suit est un espace.
Je regarde le ciel, les étoiles. Je demande à la femme à quoi, elle, pense.
Et là, sa voix se brise un peu : “Je me souviens de la nuit où tous les galets se sont tus.”
Je n’ai pas le temps de formuler la question, je comprends presque immédiatement.
Alors je lui demande : “Et qu’attendez-vous, ce soir, du vent ?”
Elle tourne son visage vers moi, et dans ses yeux je vois l’océan.
“J’attends que le sel polisse ma cicatrice,” dit-elle. “Et qu’une fois encore, tous les galets se taisent.”
Puis elle se tourne vers la mer.
Et, comme pour ponctuer la phrase, le vent souffle un peu plus fort.
