Fin octobre 2025, j’ai passé quelques jours à Chengdu, une semaine exactement, un laps de temps qui semble à la fois trop court pour saisir une ville et trop long pour prétendre être qu’un simple visiteur. J’ai retrouvé cette capitale du Sichuan comme on retrouve une vieille connaissance à qui l’on n’a jamais vraiment su dire au revoir.
Chengdu possède ce talent rare : celui d’imposer sa présence non par l’éclat, mais par une sorte de luxuriance tranquille, un mélange d’humidité méditative, de poivres incisifs et de douceur sociale presque désarmante. Cela faisait deux ans que je n’y avais pas posé le pied. La dernière fois, j’y avais surtout rencontré des acteurs de la scène musicale locale, mais j’avais visité très peu de choses, si ce n’est le quasi obligatoire sanctuaire des pandas, parc animalier entre recherche scientifique, lieu de contemplation et décor de cartes postales, qui sait si bien entretenir sa propre mythologie touristique.
En Europe, lorsqu’on évoque la Chine et ses trajectoires artistiques contemporaines, les réflexes vont vers Beijing et Shanghai, ces métropoles-symboles dont les noms rassurent parce qu’ils servent d’abréviations pratiques à l’immensité culturelle du pays. Chengdu, elle, échappe encore à ces réflexes : trop éloignée, trop verte, trop lente peut-être, ou trop complexe pour être réduite à un slogan. Et pourtant, depuis quelques années, la ville s’est frayé un passage obstiné sous la peau culturelle du pays, comme une rumeur qui ne cesse de revenir, un battement souterrain que l’on entend si l’on tend l’oreille au bon endroit.
Pour la plupart des gens, Chengdu est d’abord un territoire gustatif et nocturne. La cuisine, bien sûr, avec son si célèbre poivre du Sichuan qui engourdit la langue avant de la réveiller. Et cette vie nocturne, avec son énergie fiévreuse, dont un artiste chinois, rencontré quelque temps plus tôt à la Gaîté Lyrique à Paris, disait qu’elle inspirait à certains parents une inquiétude teintée d’ironie fataliste, résumée par cette phrase : « Si mon fils part étudier à Chengdu, il n’en reviendra diplômé que s’il échappe miraculeusement à la fête. »
Bon, la phrase n’est pas tout à fait celle que l’artiste avait prononcé, mais c’était un peu de choses près l’idée qu’il voulait exprimer, car oui, Chengdu a cette vibe qui peut (parfois) prendre le pas sur la discipline académique, et l’on ne peut pas vraiment leur en vouloir.
Je connais un peu la scène musicale de Chengdu, ou plutôt, je la connais assez pour savoir à quel point elle glisse entre les doigts dès qu’on croit la définir. En 2023, j’avais eu l’occasion de jouer à Chengdu Community Radio, cette radio indépendante, auto-gérée, presque verticale dans son rapport au monde puisqu’elle se trouve au 12ᵉ étage du Soho Building dans le quartier de Jinjiang, comme suspendue au-dessus d’une ville qui s’étire en mouvements lents. À quelques minutes de là, se trouvait également le TAG, club emblématique, cœur battant d’une scène alternative, LGBT, nocturne, et farouchement inventive. Le film de Ben Mullinksson, consacré à l’underground de Chengdu (à travers l’histoire du FunkyTown, bar aux allures disco mais à l’ambiance queer et techno), capture parfaitement cette double dynamique : l’exubérance créative d’un côté, sa fragilité presque existentielle de l’autre, comme si la scène vivait dans un état de recalibrage permanent, toujours en train de renaître avant même d’avoir vieilli.
Mais la ville change, et vite (tout comme le reste de la Chine, en vrai). Les clubs ferment ; d’autres ouvrent, puis referment, puis renaissent ailleurs ; certains survivent par obstination, d’autres disparaissent dans un souffle. Le célèbre club AXIS (autre haut lieu de la musique électronique) a tiré sa révérence. Le TAG, lui, n’existe plus sous la forme que les habitués avaient sacrée. Les bars culturels, les lieux hybrides, les projets indépendants : tout cela respire, expire, se déplace, s’efface. Chengdu ressemble parfois à un organisme vivant dont les cellules se renouvellent trop vite pour que la mémoire suive.
Durant cette semaine, j’ai senti tout cela dans les conversations partagées avec mes amis de la scène chinoise : une inquiétude diffuse, mais aussi cette manière très singulière de se réinventer sans drame, avec une forme de fatalisme joyeux, presque consolant. Mon article ne portera pas véritablement sur ces changements (bien que j’aurais pu), mais il aurait été malhonnête de ne pas en glisser quelques mots : ils constituent le décor invisible de tout ce que j’ai vu.Ici, je veux avant tout revenir sur les lieux que j’ai visités : des musées solidement installés, des espaces éphémères qui s’ouvrent comme ces fleurs de lotus avec grâce et fugacité, des institutions officielles, et quelques projets culturels récents qui donnent l’impression que la ville, malgré tout, respire bien mieux que mon texte le laisse peut-être penser.
C’est une liste très courte, elle ne présente que cinq lieux car bon, venir avec une totale exhaustivité est impossible en une semaine. Cependant, je pense qu’elle propose tout de même un prisme, une traversée, un échantillon de ce que Chengdu expose, dissimule, et invente.
ZHI ART MUSEUM
http://zhiartmuseum.com/en.html

Depuis mon hôtel, il fallait presque une heure de route pour atteindre le Zhi Art Museum, cinquante cinq minutes exactement, cette durée étrange où l’on n’est déjà plus “au centre” d’une ville mais pas encore dans une véritable périphérie ; une durée qui vous fait sentir que Chengdu est, comme tant de mégapoles chinoises, une sorte d’animal géographique dont les membres s’étirent indéfiniment vers l’horizon.
Le musée se situe à Xinjin, au pied de la montagne Laojun, également appelée Tianshe Shan ou Choujing Shan, un haut lieu du taoïsme dans l’ouest du Sichuan, où le mythe n’a jamais vraiment cédé face à l’administration moderne. La tradition raconte que Lao Tzu s’y serait retiré pour méditer, voire disparaître du monde, et que l’on y trouverait l’herbe de l’immortalité. Inscrite dès la dynastie Han comme site spirituel majeur, la montagne déploie aujourd’hui encore ses pavillons en terrasses, temples reconstruits et strates symboliques. Chaque année, lors de l’anniversaire de Lao Tzu, pèlerins et rituels rappellent que ce lieu demeure un seuil vivant entre ciel, terre et humanité.
Le Zhi Art Museum, lui, a les allures d’un lieu culturel récemment émergé, ce genre d’espace où l’on sent immédiatement la volonté d’inscrire un geste architectural dans un paysage spirituel. Il a été conçu par Kengo Kuma, dont l’esthétique, entre hyper-modernité et humilité organique, trouve ici une résonance particulièrement juste. Inspiré par la philosophie taoïste, Kuma a imaginé une façade faite de tuiles locales, suspendues par des fils presque invisibles, comme une pluie pétrifiée ou un rideau de matière translucide. Ces tuiles, fabriquées selon des techniques traditionnelles, filtrent la lumière avec une douceur qui rappelle les après-midis brumeux du Sichuan, une lumière tamisée, presque granuleuse, qui fait du bâtiment un diaphragme géant entre l’ombre et le jour. À l’intérieur, l’espace se déploie comme un passage initiatique : un chemin obscur qui s’ouvre lentement vers la clarté, un mouvement qui invite autant à la contemplation qu’à une certaine forme de ralentissement du monde. Autour, un plan d’eau prolonge ce dialogue entre les surfaces : reflets, réfractions, doubles, une scénographie presque calligraphique, à la manière des jardins chinois où l’eau n’est jamais décorative mais un principe de pensée.

L’exposition en cours était celle de l’artiste contemporain Tai Xiangzhou, intitulée Si Tian Jian, référence directe au Bureau impérial d’astronomie chargé autrefois d’observer le ciel pour prédire, interpréter, traduire les signes célestes à destination de l’empereur. Le titre seul établit déjà une filiation : le temps, le cosmos, le regard humain face à l’infini. Chez Tai Xiangzhou, ces questions prennent une forme visuellement suspendue, il explore le système temporel chinois, naviguant entre époques et traditions, entre historicité cosmologique et imaginaire pictural.

Ses peintures à l’encre sur soie, qui combinent paysages classiques et réflexions cosmologiques, semblaient émerger d’une sorte d’épaisseur temporelle que je peine encore à définir. Les formes minérales qu’il peint deviennent des vaisseaux temporels, non pas des rochers figés mais des fragments d’univers en gestation. Certaines compositions donnent l’impression d’observer la formation d’un monde, comme si la matière hésitait encore entre le solide et le spectral. Ces rochers flottants, qui rappellent la tradition picturale chinoise, renvoient aussi à une dimension spéculative plus vaste : le temps comme structure, comme matière, comme possibilité de remodeler l’imagination dans un monde post-mondial.

Ce travail n’est pas seulement esthétique ; il est profondément philosophique. Tai Xiangzhou s’appuie sur ses recherches en cosmologie traditionnelle chinoise, cherchant à réconcilier la peinture de paysage avec une vision du cosmos où le céleste, le terrestre et l’humain ne sont pas séparés mais reliés par une continuité subtile. L’usage d’encre “ancienne” et de soie traditionnelle donne à ses œuvres une densité presque tactile, une profondeur matérielle qui semble contenir des strates de temps invisibles. On comprend alors que ses paysages ne sont pas vraiment des paysages : ce sont des visions. Des méditations visuelles sur l’univers, le temps, l’infini, et l’improbable petite place que nous y occupons.
A4 ART MUSEUM
https://www.a4artmuseum.com/en/

Le deuxième espace culturel de ma semaine chengduoise fut le A4 Art Museum (A4美术馆), une institution dont le nom pourrait presque passer inaperçu, tant il évoque le format standard d’une feuille de papier, mais qui, en réalité, s’est imposée comme l’un des lieux les plus dynamiques de la création contemporaine en Chine du Sud-Ouest.
Situé dans le très particulier quartier de Luxetown, le musée occupe un espace qui n’est pas simplement un quartier mais une sorte de laboratoire urbain où nature, luxe, art et immobilier premium cohabitent dans ce que l’on pourrait appeler, selon son humeur, un rêve écologique ou un simulacre parfaitement calibré.
Luxetown est un éco-quartier expérimental, une expression qui, en Chine, peut recouvrir aussi bien de véritables ambitions écologiques que des projets imaginaires d’ingénierie urbaine. Le lieu est composé d’une succession de paysages créés de toutes pièces : lacs artificiels, zones humides recréées, villages de style toscan (oui, littéralement un morceau d’Italie réinventé au milieu du Sichuan), cafés immersifs, boutiques design, galeries, musées, espaces de création, résidences haut de gamme dont les façades semblent constamment prêtes pour une séance photo. Le tout est organisé autour d’un système de gestion écologique interne : traitement de l’eau, circulation douce, aménagements paysagers pensés comme des “corridors naturels”. Cela crée un microcosme urbain avec son propre rythme, sa propre dramaturgie quotidienne, et cette propension irrésistible à devenir un décor de rendez-vous galant, probablement l’un des lieux les plus instagrammables de la région.
Dans ce théâtre parfaitement orchestré, le A4 Art Museum se déploie comme un organisme architectural autonome. Conçu par l’architecte américain Antoine Predock, le bâtiment s’intègre sans difficulté apparente au langage visuel de Luxetown, suffisamment distinct pour revendiquer une identité, suffisamment perméable pour se fondre dans le récit général du district. Le musée, installé ici en 2023, se donne pour mission de soutenir la création contemporaine non seulement via ses expositions, mais aussi par un engagement constant dans l’éducation artistique, les projets participatifs, et une attention presque militante à la médiation culturelle.
Lors de ma visite, deux expositions occupaient les espaces principaux : The Myriad Stars Between Myriad Worlds de Lindy Lee, et une exposition personnelle de l’artiste Liu Yi. Lindy Lee, avec son exploration cosmologique et spirituelle, semblait prolonger d’une certaine manière les échos de Tai Xiangzhou que j’avais vus au Zhi Museum ; tandis que Liu Yi proposait un univers plus ancré dans les tensions et les fluidités du présent. Cette juxtaposition, volontaire ou non, produisait un effet intéressant : une sorte de dialogue entre deux conceptions de l’infini : l’une tournée vers les constellations, l’autre vers l’humain contemporain et ses errances.
Quelques mots sur l’expo de Lindy Lee
Le titre chinois de l’exposition de Lindy Lee, 世间星辰 · 天地众行, littéralement “Les étoiles du monde entre les mondes”, possède cette amplitude poétique que les langues asiatiques rendent possible sans effort apparent : une image qui n’est pas une métaphore, mais une sorte de paysage mental dans lequel on entre par glissements successifs. Lindy Lee, artiste australienne d’origine chinoise, travaille depuis plus de quarante ans sur la relation entre l’humain et le cosmos, en puisant autant dans les traditions philosophiques (zen, taoïsme) que dans les tensions de sa propre double identité. L’exposition rassemble une cinquantaine d’œuvres, dont certaines réalisées spécialement pour l’A4 Art Museum, réparties en sept unités thématiques sur les 1 500 m² de l’espace, une scénographie qui, déjà, suggère un cheminement plutôt qu’un simple accrochage.

Les thématiques traversées (impermanence, cycles de naissance et disparition, temporalités multiples, dissolution du “moi”) ne constituent pas seulement un programme conceptuel : elles agissent comme des forces gravitationnelles autour desquelles les œuvres orbitent silencieusement. Lindy Lee parle “d’abandon aux forces plus grandes que l’individu”, qu’elle nomme le “cosmos”, et l’on sent dans ses pièces une volonté de ne jamais dominer la matière, mais de la laisser co-écrire l’œuvre. Elle collabore, au sens littéral, avec les éléments : feu, pluie, vent, forêt. Ses “peintures-feu” et “peintures-pluie” témoignent de cette co-création où l’accident devient une forme de méthode, où le hasard devient écriture. Il ne s’agit pas d’une posture romantique, mais d’une forme d’humilité active qui renvoie autant au bouddhisme qu’au taoïsme : laisser être ce qui advient.
L’exposition, qui marque sa première grande présence solo en Chine, semblait métamorphoser l’architecture même du musée. Quelque chose de cosmique se diffusait dans l’air. J’ai passé de longues minutes devant ces grandes surfaces métalliques constellées de micro-perforations. De près, elles sont brutales, presque abrasives : dents de métal, traces de brûlure, cicatrices du matériau. De loin, elles deviennent un ciel nocturne. On passe de la violence à l’apaisement en quelques pas, comme si l’on changeait d’échelle cosmique. Le geste du temps devient un geste de lumière.
Les installations immersives produisent une sorte d’effet de chambre acoustique visuelle : on y entre, et tout le reste s’évanouit. Dans l’une d’elles, une structure circulaire percée de minuscules ouvertures projette sur les murs une constellation mouvante. On se retrouve littéralement dans une galaxie miniature, une galaxie intérieure peut-être, tant la frontière entre corps et espace devient floue. J’ai senti une forme de tranquillité rare, une dissolution douce où l’on ne sait plus très bien si la lumière nous entoure ou nous traverse.

Ce qui m’a frappé également, c’est la manière dont l’exposition traite de l’identité sans jamais tomber dans le récit identitaire. Il n’y a pas ici de narration sur l’exil, la diaspora ou le métissage ; il y a quelque chose de beaucoup plus fluide, de l’ordre du vent. Le fait d’être “entre” (entre Chine et Australie, entre héritages, entre mondes) devient une condition cosmique, presque universelle. On ne regarde pas une autobiographie visuelle, mais une manière d’habiter le monde. Être un passage plutôt qu’une forme. Accepter l’impermanence comme une loi douce.
En avançant d’une section à l’autre, j’ai eu la sensation de tourner en rond, mais d’un cercle qui n’est pas un enfermement, plutôt une spirale. Chaque salle renvoyait à la précédente comme un écho légèrement modifié, chargé d’un degré supplémentaire d’intensité ou de sérénité. Au terme du parcours, je suis sorti avec un sentiment de paix discrète, le genre de paix qui ne cherche pas à s’expliquer. Une paix nocturne. Comme lorsque l’on regarde les étoiles en sachant qu’elles ne répondent à aucune question mais qu’elles éclairent quand même quelque chose en nous.
L’exposition de Lindy Lee n’est pas spectaculaire au sens spectaculaire, rien de monumental, rien de tonitruant, mais elle possède une force rare : celle d’un silence qui vous travaille de l’intérieur. Elle n’essaie pas de convaincre. Elle ouvre des brèches. Et dans ces brèches, quelque part entre lumière et métal, entre pluie et cosmos, on rejoint brièvement cette sensation d’être une étoile parmi des millions d’autres. Une sensation fragile, mais immensément vivante. Et en voici donc, toute la beauté.
Quelques mots sur l’expo de Liu Yi
Liu Yi (刘毅) est une artiste contemporaine chinoise dont la pratique se déploie entre film expérimental, animation et installation multimédia. Elle travaille la vidéo comme un espace poreux où se mêlent conscience, vide, flux, glissements entre réalité et imaginaire. Beaucoup de ses œuvres fonctionnent comme des passages vers des “mondes parallèles”, souvent intimes, où l’expérience sensorielle dialogue avec la pensée.

Son exposition au A4 Art Museum, intitulée Lexicon of the Everyday, s’inscrit dans une recherche qu’elle mène depuis 2015 : la création d’un véritable “dictionnaire du quotidien”. Un geste apparemment simple (dessiner avec le doigt sur l’écran de son téléphone, partout où elle se trouve : dans le métro, à l’hôpital, sous la douche, en voyage…) est devenu pour elle une méthode d’observation, de mémoire et d’inconscient. En près de dix ans, Liu Yi a accumulé plus de 5 000 dessins, constituant une archive intime et prolifique qui transcende le trivial.
Ces esquisses tactiles ne sont jamais de simples croquis. Elles traversent paysages, objets, souvenirs, visions oniriques et motifs mythologiques. Leur force tient à leur capacité à transformer l’ordinaire en récit symbolique. J’ai lu quelque part que certains comparent ce travail au Livre Rouge de Carl Gustav Jung, mais ne connaissant pas cette œuvre de Jung, je ne peux m’avancer là-dessus.

L’exposition rassemble donc ce vaste corpus numérique tout en le prolongeant vers des formes plus matérielles : installations, dispositifs immersifs, projets participatifs. Parmi eux, un programme qui collecte des chants d’oiseaux à travers le monde et implique le public dans des ateliers et dans un projet écologique “anti-collision d’oiseaux”. Ici, l’art quitte la galerie pour rejoindre l’environnement, la communauté et les écosystèmes fragiles qui entourent Luxetown.

Ce qui frappe, dans l’ensemble du parcours, est la manière dont Liu Yi articule plusieurs dimensions : le corps et le geste, la mémoire et l’imaginaire, la spiritualité et l’engagement écologique.
Un élément biographique donne encore plus d’épaisseur à cette démarche : Liu Yi est née avec une infirmité aux jambes, et ses parents l’ont encouragée très tôt à dessiner pour communiquer, se projeter, s’exprimer. Ce rapport originel au dessin comme langage intime irrigue toute son œuvre.
Visiter Lexicon of the Everyday, c’est parcourir un journal visuel, émotif, spirituel, un atlas mouvant de sensations. Les 5 000 dessins deviennent autant d’entrées dans un lexique en expansion, où le quotidien se charge de beauté, de mystère et d’archétypes. Liu Yi incarne ainsi une forme de poésie numérique : elle ne se contente pas d’observer le monde, elle le traduit en flux, en mouvement, en récits sensoriels. Son travail est un pont entre l’infime et l’immense, entre l’intime de ses gestes et l’incertitude cosmique qui l’entoure. C’est ce qui rend son œuvre si évocatrice, profondément humaine, profondément cosmique.
ESPACE D’EXPOSITION ÉPHÉMÈRE « SW ART » DANS DONGJIAO MEMORY
Dongjiao Memory est le site d’une vieille usine reconvertie, dans lequel on trouve aujourd’hui un parc culturel slash créatif très actif, qui accueille des galeries, des performances, des espaces immersifs, des concerts, en plus de nombreuses boutiques, restaurants et cafés. C’est un lieu de sorties privilégié pour les jeunes chinois qui aiment s’y retrouver pour une séance photo ou pour aller boire un verre.
Il y a dans ce quartier, de nombreux projets de rénovation et de transformation de certains bâtiments vers des usages événementiels ou “nocturnes” comme ce bâtiment 32, dans lequel j’ai pu découvrir une très belle exposition, du nom de “Dorothy, the Journey of Healing” de l’artiste Hei Lizhi, dans un espace nommé (je crois) « Spring & White Art ».

Dorothy, the Journey of Healing est une installation pensée comme espace de guérison, où l’artiste place délibérément la dimension thérapeutique et émotionnelle au centre du dispositif. L’expérience proposée est lente, enveloppante, presque méditative : le visiteur est invité à suspendre le rythme, à habiter l’espace sans objectif, à se laisser traverser.
L’exposition s’inspire d’un livre illustré que l’artiste a publié en 2015 :《不凋集‑冬之子》 (“The Undying Collection – Child of Winter” ou “Winter Child”). Le livre raconte une histoire en lien avec les saisons, l’amour, la vie, la mort / la renaissance. Le point de départ est simple et évocateur : « les saisons changent, la vie est cyclique, l’amour ne fane jamais ».

Tout ici relève du symbole et de la poésie, ancré dans une vision circulaire de l’existence. En entrant dans l’installation, on ne regarde pas des œuvres, on traverse des espaces : décors, volumes, sons et lumières composent un parcours propice au calme et à l’introspection. Le registre du healing suggère des thèmes de résilience et de transformation. L’exposition se révèle profondément bienveillante, intime, portée par le récit de Dorothy et sa rencontre avec l’hiver.
ARTE MUSEUM
https://artemuseum.com/
Ma visite du quartier Dongjiao Memory m’a également permis de visiter l’Arte Museum, une chaîne de musées immersifs dédiée aux arts numériques. Le lieu est opéré par d’strict, une société de design coréenne extrêmement reconnue dans le domaine du digital media design. Celui de Chengdu est leur première implantation permanente en Chine continentale, et l’ensemble est impressionnant : près de 5 800 m² d’exposition, un dispositif technique massif, mêlant projection mapping, contrôle multi-écrans, capteurs et dispositifs interactifs. L’espace est conçu comme un environnement entièrement immersif, où chaque pièce transforme l’expérience sensorielle du visiteur.

Lorsque j’y étais, le thème principal s’intitulait “Éternelle Nature” (Eternal Nature), je ne sais pas si c’est amené à changer ou si cela constitue la scénographie permanente, mais le propos était clair : réinventer une nature qui dépasse les frontières du temps et de l’espace. Le musée utilise la lumière, le son, la projection et même des ambiances olfactives pour renforcer l’immersion. On traverse ainsi une succession de très grandes salles qui enveloppent littéralement le corps. On n’est pas dans la simple contemplation : on est absorbé par l’image, comme happé dans une matrice sensorielle.
Au fil de la visite, j’ai traversé une dizaine d’installations numériques (peut-être plus) dont certaines particulièrement marquantes : “Wave”, une immense vague numérique qui semble se déverser en continu ; “Flower”, explosion lente de pétales comme suspendus dans un cycle sans fin ; “Waterfall”, une cascade vertigineuse que l’on traverse comme un rideau lumineux ; ou encore “Wormhole”, un tunnel cosmique qui donne la sensation de tomber dans une autre dimension. Il y avait également une section consacrée à l’histoire, notamment autour de la Chine et de la France, où l’on se retrouve successivement plongé dans des décors parisiens, puis dans une reconstitution numérique du Musée d’Orsay et de tableaux impressionnistes. Je dois avouer que je préfère toujours l’original à la simulation, rien ne remplace une visite réelle au Musée d’Orsay.

L’une des installations les plus ludiques est sans doute le “Live Sketchbook”, un espace où les visiteurs peuvent dessiner sur des tablettes, avant de voir leurs créations s’animer à l’écran : par exemple des pandas qui se mettent à bouger dans des forêts de bambous. Ce mélange entre participation, technologie et imaginaire ouvre une porte très accessible vers le monde du digital art. On sent comment la technologie peut devenir une matière artistique à part entière, capable non pas seulement de reproduire le réel, mais d’en proposer de nouvelles formes d’expérience.
工 GONG
Certains de mes amis et connaissances de Chengdu ont fondé, il y a un peu plus d’un an, ce qui ressemble assez précisément à leur idée d’un espace culturel possible, viable, créatif. Il s’appelle 工 GONG. Dire que ce n’est ni un club, ni un bar, ni un café, ni un disquaire serait presque trop simple, car c’est aussi tout cela, mais jamais exactement au moment où on s’y attend. C’est un lieu hybride, volontairement indéterminé, où musique, art et sociabilité circulent sans hiérarchie claire, comme si la culture n’était plus un objet à consommer mais un processus collectif en train de se produire, ici et maintenant.
J’y suis allé le 31 octobre, invité à jouer avec d’autres artistes chinois dont le travail m’inspire beaucoup, et dès l’entrée, quelque chose se met en place. Une sensation familière mais difficile à nommer, cette impression rare que l’on éprouve dans certains espaces alternatifs quand ils fonctionnent vraiment. Les corps sont détendus sans être absents, l’attention est ouverte, les conversations semblent légèrement décalées du bruit ambiant, comme si chacun avait accepté, plus ou moins consciemment, de participer à une expérience commune. Chaque micro-événement, un regard, un rire, un silence, paraît contribuer à une forme de récit collectif. Ici, l’émulsion artistique n’est pas un mot-clé, mais une somme de présences.
Le lieu s’articule autour de son bar, qui joue moins le rôle d’un comptoir que celui d’un noyau gravitationnel. On y traîne, on s’y arrête, on en repart pour mieux y revenir. Des racks de disques longent l’espace, disques que l’on peut écouter, manipuler, acheter, prolongements matériels d’un temps qui refuse d’être compressé. La programmation est quotidienne, mais à chaque fois nouvelle, différente, variée. Concerts, ateliers, discussions, performances, formes ouvertes, parfois inabouties, reflétant un écosystème alternatif où musique expérimentale, arts visuels et cultures urbaines comme le skate coexistent sans chercher à se légitimer mutuellement.Et parfois, en plein milieu de la nuit, quelqu’un installe un petit grill devant l’entrée et commence à faire des burgers. Rien de spectaculaire. Juste assez pour rappeler que ce lieu ne sépare pas l’art de la vie quotidienne, et qu’ici l’inattendu est aussi au rendez-vous.
工 GONG fonctionne comme un laboratoire actif, un endroit où les scènes émergentes ne sont pas mises en vitrine mais testées, écoutées, partagées. Un espace qui rappelle, presque malgré lui, que certaines idées que l’on croyait usées ou disparues ailleurs, celles de communautés libres, de participation horizontale, de culture comme pratique collective, n’ont pas disparu. Elles ont simplement changé de géographie, et trouvé ici un terrain à nouveau fertile. Et je ne peux leur souhaiter que ça continue.
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Et pour terminer, j’ai aussi fait un spectacle de danse traditionnelle chinoise au Sichuan Grand Theatre, mais je n’ai malheureusement pas de photos. Et cet article est bien trop loin, je pense.
