Nouvelle – « Les maux que personne n’entend. »

Nouvelle Histoire Brice Reiter

Voici l’histoire d’un personnage qui, dans un élan désespéré, cherche à avouer son amour à l’être qu’il aime.

Les maux que personne n’entend.

Il y a des gens pour qui parler est une sorte de réflexe physiologique, comme cligner des yeux ou ajuster leur posture quand la chaise grince, et puis il y a ceux pour qui chaque mot ressemble davantage à une opération chirurgicale à cœur ouvert, sans anesthésie, sans équipe, sans même la garantie que quelque chose de viable en sortira.

Je suis de ceux-là.

S’ouvrir aux autres, pour moi, n’a jamais été une question de volonté ou de courage, mais plutôt une sorte d’impossibilité structurelle. Comme si quelque chose dans le mécanisme même refusait obstinément de se traduire en langage.

Ainsi, j’ai toujours aimé en secret. 

Aimer en silence, c’était à la fois plus sûr et paradoxalement plus intense, comme si l’absence de réciprocité créait un vide où l’émotion pouvait se dilater indéfiniment. Était-ce de l’amour avec un grand A ? La question elle-même est suspecte, comme toutes les questions qui prétendent classifier quelque chose d’aussi instable que l’attachement humain. Mais j’ai aimé, souvent, et avec une régularité presque industrielle. Et j’en ai souffert ; pas de cette souffrance noble et esthétique qu’on pourrait exposer dans un musée imaginaire des cœurs brisés, mais d’une souffrance plus basse, plus répétitive, qui use plutôt qu’elle ne sublime. Suffisamment, en tout cas, pour que l’idée de disparaître se présente, à certains moments, comme une solution presque raisonnable. Parce que j’aimais, oui, mais aussi parce que cet amour semblait toujours se heurter à une absence, un silence en retour, une sorte de mur invisible mais parfaitement fonctionnel.

Si je remonte suffisamment loin, il y a cette fille à l’école primaire. Le genre de souvenir qui est à la fois flou dans ses contours et incroyablement précis dans ses détails absurdes : la lumière sur la cour, le bruit des chaussures sur le gravier, la manière dont elle attachait ses cheveux. J’en pinçais pour elle, comme on dit, avec cette intensité disproportionnée propre à l’enfance. Elle, bien sûr, aimait un autre garçon, un peu idiot, oui, et un peu joufflu, ce qui, dans la logique cruelle mais déjà très opérationnelle de la cour de récréation, ne semblait pas jouer contre lui. Moi, j’étais maigre, anguleux, et pas particulièrement beau, une description qui, avec une constance presque ironique, reste globalement valable aujourd’hui, à ceci près que le temps a ajouté une légère usure générale, comme un objet qu’on n’aurait jamais vraiment appris à utiliser correctement.

Alors, évidemment, ça n’a pas fonctionné. Mais ce qui est peut-être plus dérangeant, c’est cette capacité précoce, presque troublante, à distinguer le “beau” du “pas beau”. Comme si, dès cet âge où l’on ne comprend même pas entièrement ce que signifie aimer, on possédait déjà une grille d’évaluation esthétique étonnamment sophistiquée. D’où vient cette grille ? Qui l’installe ? Est-ce un apprentissage diffus, absorbé par osmose à travers les dessins animés, les regards des adultes, les réactions des autres enfants ? Ou est-ce quelque chose de plus profond, de plus ancien, une sorte de logiciel embarqué qui s’active bien avant qu’on ait le moindre recul critique ? Et surtout, à quel moment commence-t-on à croire que cette distinction a quelque chose à voir avec notre propre valeur ?

Quand j’étais au collège, ce territoire intermédiaire où tout est à la fois grotesque et décisif, où chaque interaction sociale semble porter le poids exagéré d’un verdict existentiel, je suis tombé amoureux d’Hélène. Elle était ce qu’on appelle “l’intello”, mais ce mot, en réalité, recouvrait tout un système de valeurs implicites : elle lisait vite, parlait bien, avait cette manière de corriger les profs sans les défier frontalement, et surtout, elle possédait une forme d’autorité tranquille que même les élèves les plus bruyants respectaient sans vraiment savoir pourquoi.

Et moi… Moi j’étais, disons, à l’autre extrémité du spectre social. Pas de manière spectaculaire ou tragique, mais avec cette banalité du “loser” ordinaire, celui qu’on ne remarque pas assez pour le défendre mais suffisamment pour s’en moquer. Ce qui est peut-être pire. Et dans cette logique interne mais faussée dès le départ, je m’étais dit : elle et moi, ça pourrait fonctionner. Parce que si elle était en dehors des dynamiques superficielles, alors elle verrait au-delà. Elle verrait, je ne sais pas, une forme de vérité ou de potentiel ou simplement quelqu’un qui n’était pas les autres

Évidemment, elle n’a rien vu de tout ça.

« Ah, tu es trop moche ! », qu’elle disait. Et ce “trop” est important, presque douloureux dans sa précision implicite, comme si la laideur pouvait être quantifiée et que j’avais dépassé un seuil critique. Il faut dire que j’avais cette acné purulente, pas la version discrète ou occasionnelle, mais celle qui s’impose, qui attire le regard. Et j’avais cet appareil dentaire, un “chemin de fer à double voie”, ce qui est une métaphore à la fois exagérée et, malheureusement, assez fidèle à la perception qu’en avaient les autres. Mon visage était devenu une sorte de surface problématique, un ensemble de défauts visibles avant même que quoi que ce soit d’autre puisse être perçu.

Mais le vrai basculement n’a pas été son rejet. Le rejet, à cet âge, est presque attendu, intégré comme un risque standard. Non, le vrai basculement, c’est quand elle a commencé à se moquer de moi. Publiquement. Régulièrement. Et là, quelque chose d’intéressant s’est produit : quand l’intello (celle qui, jusque-là, était associée à une forme de sérieux, voire de marginalité respectable) se met à rire de quelqu’un, elle légitime le rire. Elle transforme la moquerie en activité acceptable, voire recommandée.

Et c’est ainsi que, progressivement, je suis devenu un outil de cohésion sociale.

Les gens riaient ensemble de moi. Ils partageaient quelque chose. Mes défauts devenaient des points de convergence, des sujets sûrs, des valeurs communes. Il y a une efficacité redoutable dans ce mécanisme : rien ne soude un groupe aussi rapidement que la désignation d’un individu sur lequel tout le monde peut s’accorder pour dire “ça, ce n’est pas nous”. Et Hélène, ironiquement, est passée du statut d’intello à celui de fille cool et populaire. Grâce à moi. Grâce à cette version de moi-même réduite à une caricature fonctionnelle : le moche boutonneux.

Plus tard, au lycée, je suis tombé amoureux de ma prof de biologie. Éperdument, oui, mais d’une manière qui échappe un peu aux catégories habituelles. Ce n’était pas seulement elle en tant que personne. Bien que, évidemment, il y ait eu des détails précis. J’aimais sa voix, la manière dont elle dessinait des schémas au tableau, cette patience qu’elle semblait avoir même face à des questions absurdes, mais aussi ce qu’elle représentait : une forme d’ordre, de compréhension, peut-être même de bienveillance rationnelle dans un monde qui m’apparaissait de plus en plus arbitraire.

C’est là que les choses deviennent moins faciles à raconter sans tomber dans une forme de malaise rétrospectif.

Un jour, je me suis tailladé les veines. Par détresse ? Par tristesse ? La distinction, à ce moment-là, n’était pas très claire, et elle ne l’est pas beaucoup plus aujourd’hui. Disons que c’était une tentative de donner une forme visible à quelque chose d’invisible, ou peut-être de vérifier si la douleur physique pouvait, d’une manière ou d’une autre, redistribuer les priorités internes.

Je ne lui ai jamais dit. Bien sûr que non. Il existe des règles tacites, des frontières invisibles mais rigoureusement appliquées. Le monde n’autorise pas ce genre de sentiments et “autoriser” est peut-être le mot clé ici, comme si certaines émotions nécessitaient une validation externe pour être considérées comme légitimes. Un amour interdit devient un amour secret, et un amour secret devient une sorte de circuit fermé : rien n’entre, rien ne sort, et la pression interne augmente lentement.

Alors j’ai gardé ça pour moi. Tout. Et ce que l’on garde pour soi, surtout à cet âge où l’on ne dispose pas encore des outils pour traiter ce type de charge émotionnelle, finit par se transformer en quelque chose de corrosif.

J’ai fini par quitter le système scolaire classique pour suivre des cours par correspondance. Et il y avait, dans cette situation, une forme de soulagement presque ironique : on ne tombe pas amoureux d’un courrier. Ni d’un email. Les interactions sont filtrées, contrôlées, réduites à leur fonction informative. On reste chez soi, dans un espace maîtrisé, à l’abri, non seulement des autres, mais aussi de la possibilité même de reproduire ces schémas.

J’ai repris le cycle traditionnel de la vie scolaire avec mon entrée à l’université. À l’université, il y a eu cette fille. Et ce moment bref, où nous nous sommes embrassés. Ma toute première fois. Nous étions ivres, ce qui introduit immédiatement une situation que je n’ai probablement pas pleinement comprise sur le moment.

Bref. Je suis tombé amoureux. Évidemment.

Le lendemain, elle a dit qu’elle ne me connaissait pas.

Cette phrase presque banale a eu un effet disproportionné. Comme si l’événement lui-même avait été rétroactivement annulé, reclassé dans la catégorie des non-événements. J’ai pleuré pendant plusieurs jours, mais même ça, avec le recul, semble moins important que cette idée : qu’une expérience peut exister pour vous avec une intensité maximale et, simultanément, ne rien représenter pour l’autre.

Puis… Les années ont passé, ce qui est une manière un peu paresseuse de dire qu’une accumulation de jours, de décisions et de compromis, a fini par produire quelque chose comme une vie stable. Je suis devenu ingénieur. Et, fait intéressant, je suis même doué. J’ai un bon poste, un bon salaire. C’est une sorte de revanche, oui, mais une revanche silencieuse, administrative, qui ne corrige rien de ce qui a précédé mais qui offre au moins une structure.

Mon travail consiste à réparer des choses qui ne fonctionnent pas.

Et il y a quelque chose de presque trop évident dans le fait que je passe mes journées à ouvrir des machines, à regarder à l’intérieur, à identifier des défauts, à ajuster, remplacer, recalibrer, jusqu’à ce que ça marche. Comme si, d’une certaine manière, j’avais déplacé toute mon énergie vers des systèmes où les règles sont explicites, où les pannes ont des causes identifiables, et où, surtout, il existe une possibilité réelle de résolution.

Contrairement au reste.

On vit dans un monde de la beauté et de la performance, mais dire ça comme une évidence ne rend pas vraiment justice à la manière dont cette idée s’infiltre partout, jusque dans les zones les plus intimes, celles qu’on aimerait croire préservées de toute logique d’évaluation. Ce que mon métier m’a appris et exige de moi, avec une constance presque inhumaine, c’est que les choses doivent fonctionner. Bien. Vite. Sans bavure. Sans hésitation. Il y a des protocoles, des seuils de tolérance, des marges d’erreur qui, idéalement, tendent vers zéro. Et dans cet univers-là, je suis bon. Vraiment bon même, ce qui n’est pas quelque chose que je dis souvent sans une certaine gêne, comme si reconnaître sa compétence relevait déjà d’un excès.

Naïvement peut-être, j’aurais voulu que cette logique reste confinée à cet espace-là, celui des machines, des systèmes, des objets réparables. Parce que là, au moins, elle a du sens. Elle est opératoire. Elle produit des résultats.

Mais ce n’est pas le cas.

Dans ce monde, “beau” ne désigne pas seulement une qualité esthétique. C’est un critère d’accès. Une condition préalable. Et “performant”, de son côté, déborde largement le cadre technique : être performant, c’est être intelligent (mais pas trop bizarrement), fort (mais sans effort visible), dynamique (mais jamais agité), résilient (mais sans jamais montrer ce qui nécessite cette résilience). C’est tenir. Toujours. Comme si fléchir, même légèrement, constituait une défaillance critique.

Ce qui est troublant, c’est à quel point cette logique ressemble à une version vulgarisée du darwinisme. Non pas l’adaptation progressive à un environnement, mais une sorte de sélection immédiate, brutale, basée sur des critères visibles et quantifiables. Tu es beau. Tu es performant. Tu passes. Sinon, tu es relégué dans une zone floue où tu continues d’exister biologiquement mais pas vraiment socialement.

Et cela partout, oui. Partout, partout, partout.

Même dans l’amour.

Surtout dans l’amour, peut-être.

Parce que l’amour, qui devrait théoriquement échapper à ces logiques semble au contraire les condenser. L’amour doit être beau. L’amour doit être performant. Tu dois être au top, physiquement, émotionnellement, intellectuellement. Disponible mais pas envahissant. Présent mais pas dépendant. Intéressant mais pas compliqué. Une sorte d’équation impossible à résoudre de manière stable.

Et sinon

Sinon, on ne te regarde pas.

Ou pire : on regarde à travers toi.

Dans ce domaine-là, il n’y a pas d’ingénieur. Pas de manuel. Pas de diagnostic clair. Pas de pièce de rechange standardisée. Il n’y a personne pour ouvrir le système, identifier la panne, et dire : “ah, voilà, c’est ici que ça coince, on va ajuster ça.”

Parfois, j’aurais aimé que quelqu’un fasse exactement ça. Pas m’aimer malgré tout, pas m’aimer “comme je suis”, mais m’examiner. Regarder à l’intérieur, comprendre, bidouiller, oui, dans le sens le plus simple et le plus concret du terme : essayer des choses, ajuster, tester, corriger. Faire en sorte que ça marche.

Mais ça n’existe pas.

Ou, si ça existe, ça ne m’est jamais arrivé.

Il reste cette idée, difficile à contourner, presque circulaire dans sa logique : personne ne m’a jamais aimé. Ce qui amène immédiatement la question de savoir pourquoi. Est-ce une question de performance ? De beauté ? De configuration interne défectueuse ? Est-ce qu’il manque quelque chose, ou est-ce qu’il y a quelque chose en trop ?

Alors j’ai essayé de me réparer moi-même.

D’ouvrir. D’examiner. De comprendre ce qui ne va pas.

Dans ce processus, j’ai vu mon sang couler, rouge, exactement du même rouge que celui des autres, ce qui, d’un point de vue biologique, devrait être rassurant, car elle est la preuve d’une appartenance commune, d’une égalité fondamentale au niveau le plus basique.

Pourtant, cette égalité-là ne semble rien garantir. Alors la question revient, mais sous une forme plus vide, presque épuisée : à quoi bon ?

Depuis quelques semaines, je suis là. À moisir, oui, mais pas dans un sens organique ou spectaculaire ; plutôt dans cette lente dégradation de l’attention, où chaque heure ressemble à la précédente avec une fidélité presque insultante. Jour, nuit, jour, nuit… La distinction existe encore techniquement, via la qualité de la lumière, mais elle a perdu sa fonction narrative.

Il y a des gens qui viennent régulièrement. Ils me saluent, me parlent, me demandent si “ça va”, mais même moi, je ne suis pas certain de la forme que prend cette réponse. Je sais, avec une certitude calme et sans amertume excessive, que je les ennuie. Pas activement, pas de manière hostile, mais structurellement. Je suis une présence qui ne produit pas assez de variation.

D’autres passent aussi. Je ne les connais pas. Ils font ce qu’ils ont à faire, avec une efficacité neutre, presque élégante dans son absence d’affect. Ils entrent, ajustent, notent, repartent. Tout cela constitue ce qu’on pourrait appeler une routine, sauf que le mot “routine” suppose une forme de participation, alors qu’ici, je suis davantage l’objet autour duquel elle s’organise.

Et puis il y a elle.

Cette fille qui passe le matin.

Jolie oui, mais ce mot est insuffisant, comme souvent. Disons qu’elle possède cette combinaison rare de précision et de douceur dans les gestes, une manière d’être à la fois concentrée et attentive, comme si chaque action avait un but clair mais laissait encore de la place pour quelque chose comme de la considération.

Elle vient me voir. Elle me demande comment je vais et, contrairement aux autres, la question semble légèrement différente, comme si elle attendait vraiment une réponse, ou du moins une variation. Alors j’essaie. J’essaie de lui faire comprendre que ça va, que tout va bien. Ce qui est à la fois vrai dans un sens très limité et complètement faux dans un autre beaucoup plus large. Je ne sais pas si elle le remarque. Peut-être que oui. Peut-être qu’elle fait semblant de ne pas remarquer.

Je l’aime.

Ce qui, à ce stade, ressemble moins à une surprise qu’à une conséquence logique. Elle prend soin de moi. Enfin, “prendre soin” ici doit être compris dans un sens technique, presque professionnel. Mais il y a, dans sa manière de faire, quelque chose qui déborde légèrement du cadre. Une nuance. Et c’est suffisant.

Elle s’appelle Alice. C’est écrit sur son badge. Alice. Elle doit avoir 27 ans, peut-être un peu plus. J’extrapole à partir de détails : la peau, la manière de se déplacer, une certaine énergie encore intacte.

Je l’aime, surtout lorsqu’elle me sourit.

Elle ne reste jamais très longtemps. Ce qui, évidemment, renforce tout le reste.

Chaque jour, lorsqu’elle vient, j’essaie de lui dire que je l’aime. Pas de manière vague ou symbolique, mais littéralement. Je me concentre, intensément, comme si la volonté seule pouvait produire un effet observable. Mais rien ne sort. Rien ne passe. Il y a une rupture quelque part dans la chaîne de transmission.

Alors je la regarde.

Elle tourne autour de moi. À gauche. À droite. Elle manipule des choses que je ne comprends pas entièrement , ou que je comprends trop bien, ce qui revient au même dans ce contexte. Elle ajuste, vérifie, note. Elle me sourit.

C’est mon ingénieure.

Cette idée est presque trop parfaite, trop symétrique avec tout le reste pour ne pas être légèrement ironique. Mais elle est là.

J’ai du mal à suivre ses mouvements. De là où je suis, mon champ de vision est limité. D’ailleurs, c’est là qu’intervient ce genre de détail technique qui, dans d’autres circonstances, semblerait complètement hors sujet mais qui, ici, devient central. Quand on fixe un point, il existe des angles précis : 10° à 20° pour reconnaître les mots, 5° à 30° pour reconnaître les symboles, 30° à 60° pour reconnaître les couleurs. La vision binoculaire, celle qui permet une perception stable et cohérente, se situe autour de 62°.

62°.

C’est tout.

Le reste, les 298° restants, est soit flou, soit absent, soit reconstruit.

Imaginez alors tout ce qu’on manque.

Moi, ici, tout ce que j’ai, c’est cet œil qui scrute ces 62° avec une intensité disproportionnée, dans la peur constante de la rater, de la manquer au moment précis où elle entre, où elle sourit.

Aujourd’hui, je me suis “levé” plus tôt. Je suis là, en attente. Je sais approximativement quand elle arrive.

J’observe.

Je vois des silhouettes passer. Deux, trois.

Et aujourd’hui, c’est décidé.

Je vais lui dire.

Pas tenter. Dire.

Je vais lui crier, même, si nécessaire, ce qui, compte tenu de mes limitations actuelles, relève presque de la science-fiction, mais l’intention est là.

J’attends.

Il y a un tic-tac quelque part. Une horloge, probablement. Invisible. Le son se diffuse sans source identifiable, ce qui lui donne une qualité presque abstraite. Je compte les secondes, non pas parce que cela accélère quoi que ce soit, mais parce que cela donne l’illusion d’un contrôle.

Elle devrait bientôt arriver.

Et puis…

La voilà.

Elle entre dans mon champ de vision. Exactement là où je l’attendais. Elle me regarde. Elle sourit. Elle me demande comment ça va.

Je ne réponds rien.

Je la fixe.

Mon cœur ou ce qui en tient lieu fonctionnel s’emballe.

Quelque chose ne va pas.

Elle se déplace rapidement sur ma droite. Son visage change légèrement, une tension, une inquiétude professionnelle. Elle regarde quelque chose que je ne peux pas voir. Elle ajuste. Elle vérifie. Elle revient vers moi.

Sa main se pose sur mon épaule.

Contact.

Je me calme.

Elle revient face à moi. Elle sourit à nouveau, comme si rien ne s’était passé.

« À demain. »

Elle part.

Je tente de dire quelque chose. Maintenant. Tout de suite.

Mais rien.

Toujours rien.

Et là, il y a cette pensée, plus claire que les autres, presque structurée :

Dire “je t’aime”, ce n’est pas seulement une question de courage au sens habituel. Ce n’est pas un effort ponctuel, une montée d’adrénaline qu’on pourrait déclencher à volonté. C’est un type de courage qui dépend d’un ensemble de variables internes : la confiance, la capacité à encaisser un refus, la tolérance au risque émotionnel. Et surtout, la possibilité même d’être entendu.

Parce que dire “je t’aime” à quelqu’un qui pourrait ne pas vous aimer, c’est comme tirer une flèche en l’air en sachant qu’elle va retomber, sans savoir où, mais avec une probabilité non négligeable qu’elle vous atteigne directement. Et la garder pour soi, cette phrase, la maintenir enfermée derrière les barreaux des lèvres, c’est laisser une énergie s’accumuler, chauffer, jusqu’à devenir quelque chose de difficilement soutenable.

C’est ça, le dilemme.

Pas choisir entre dire et ne pas dire.

Mais choisir entre deux formes de douleur.

Et pourtant…

Demain.

Oui, demain, ça suffit.

Demain, lorsqu’elle reviendra, je lui dirai.

Haut et fort.

D’une manière ou d’une autre.

J’en fais la promesse.

Le lendemain, je la perçois avant de la voir. Ou plutôt, je l’entends. Une variation dans le bruit ambiant, un rythme de pas qui, à force d’être répété, a fini par devenir identifiable, presque intime. Et immédiatement, il y a cette montée, pas exactement de la peur, pas exactement de l’excitation, mais quelque chose entre les deux, une surcharge.

Je panique.

Puis je me calme.

Très vite, d’ailleurs, ce qui est en soi suspect, comme si ce calme n’était pas un apaisement mais une sorte de gel fonctionnel, une mise en pause forcée du système pour éviter une surcharge complète.

Elle est là. Presque en face.

Et puis, soudain, exactement dans ces fameux 62°, elle apparaît devant moi, stable, réelle. Elle me regarde dans les yeux et dit : « Alors, comment allez-vous aujourd’hui ? »

Tout se fige.

Mes yeux s’arrondissent comme face à des phares en pleine nuit, sauf que là, il n’y a pas d’évitement possible. Je suis à l’intérieur de moi-même, littéralement coincé dans cette zone interne où tout se passe mais où rien ne sort. Et j’essaie, vraiment. Je mobilise ce qui reste de volonté, comme on tenterait de faire redémarrer une machine en frappant légèrement sur le côté en espérant un miracle mécanique.

Rien.

Elle se déplace, à côté, comme d’habitude. Elle tourne quelques boutons : gestes précis, répétés, maîtrisés. Elle me sourit. Elle prend des notes. Tout est normal. Tout est exactement comme la veille, et l’avant-veille, et toutes les autres occurrences de ce même rituel.

Elle dit :

« À demain. »

Et là…

Non.

Non, non, non.

Pas à demain.

Pas encore ce report indéfini, cette procrastination existentielle où tout ce qui compte est toujours repoussé à une version ultérieure de soi-même qui, statistiquement, n’existera jamais sous une forme plus capable.

C’est maintenant.

Je le dis.

Ou plutôt, je le crie.

Du plus profond de ce qui reste de moi, de cet espace intérieur saturé depuis des mois, des années, je projette la phrase :

Je vous aime.
Je suis amoureux de vous, Alice.


Et, dans un sens qui échappe complètement à la logique externe mais qui est absolument réel de mon point de vue, la phrase existe. Elle est complète, formée, chargée de tout ce qu’elle contient.

Elle se retourne.

Me regarde.

Me dévisage, même, ce qui implique une attention plus longue, plus précise.

Elle sourit.

Longuement.

Puis, elle se retourne à nouveau et continue sa marche.

Comme si…

Comme si rien.

Alors je hurle…

Pas métaphoriquement, pas intérieurement dans le sens atténué du terme, mais avec une intensité telle que, si le corps suivait encore, il se déchirerait probablement sous la contrainte. Je hurle avec tout ce que j’ai, ou tout ce qu’il reste.

Et pourtant…

Personne n’entend.

C’est peut-être ça, le point le plus précis, le plus cruel : non pas que je ne puisse pas parler, mais que ce que je dis n’atteigne jamais le monde extérieur. Comme un signal émis sur une fréquence que personne ne capte.

Vous savez, j’ai attendu toute ma vie pour dire ça à quelqu’un. Toute ma vie. Et pas dans un sens dramatique ou exagéré, mais littéral. Chaque itération précédente, chaque tentative avortée, chaque silence accumulé menait à ce moment.

Et quand enfin je le fais… Il n’y a personne pour l’entendre.

Ils viennent toujours. Ils me regardent. Avec cette expression, mélange de pitié et de distance professionnelle, que je reconnais maintenant sans effort. Ils ne comprennent pas, toujours pas. Le pire, c’est que je commence à comprendre pourquoi ils ne comprennent pas : de leur point de vue, il n’y a rien à comprendre.

Je m’appelle Alan.

J’ai 28 ans.

Il y a quelques semaines, j’ai essayé de me donner la mort. Pas dans un élan spectaculaire ou théâtral, mais avec cette logique déformée qui m’accompagne depuis longtemps : essayer de réparer, ouvrir, voir ce qui ne va pas. Identifier la panne. Bidouiller, encore une fois. Sauf que cette fois, le système n’a pas redémarré.

Maintenant, je suis ça. Une machine de chair, molle, immobile, dysfonctionnelle. On me maintient en vie.
Pourquoi ? Question ouverte.
Par amour ? Par devoir ? Par inertie institutionnelle ? Par cette incapacité collective à décider du moment où il faudrait arrêter ?

Peut-être un peu de tout ça.

Je ne peux plus bouger. Je ne peux pas tourner la tête sans assistance. On me nourrit par des moyens qui contournent complètement l’acte même de manger. Mon corps gère ses fonctions de base avec une autonomie dégradée, et parfois, même ça échoue.

Je m’urine dessus.

Voilà.

C’est ça, la réalité brute, sans métaphore.

Sacrée routine, oui.

Alors évidemment, Alice n’entend pas ce que je lui dis. Elle ne peut pas. Techniquement, physiquement, neurologiquement, il n’y a pas de canal.

Elle ne saura jamais.

Pourtant, et c’est peut-être là que persiste une forme résiduelle d’espoir, ou peut-être simplement d’illusion fonctionnelle, peut-être qu’un jour, elle regardera autrement, pllus profondément. Pas seulement les surfaces, pas seulement les indicateurs standards. Peut-être qu’elle “bidouillera”, elle aussi. Qu’elle ira au-delà des boutons, des réglages, des constantes visibles. Qu’elle regardera les courbes. Les tracés. Ces électrocardiogrammes qui, quelque part, enregistrent encore quelque chose.

Parce que c’est là, au fond, tout au fond, que ça se passe encore.

Ma souffrance.

Et cet amour.

Alors la vraie question, celle qui reste, après tout ça, ce n’est plus vraiment “pourquoi” ou “comment”.

C’est : à quoi ressemblerait, ici, la beauté ? à quoi ressemblerait, ici, la performance ?

La réponse, ou ce qui s’en rapproche le plus, serait peut-être simplement ceci : qu’elle le remarque. Qu’elle comprenne. Et qu’elle devienne, pour une fois, celle qui répare ce qui, depuis le début, n’a jamais vraiment fonctionné.

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