[English version of the review available here]
C’est un exercice qui, à vrai dire, m’arrive presque jamais, ou suffisamment rarement pour que je m’en méfie un peu lorsqu’il se présente. Je parle de l’exercice d’écrire une longue chronique sur un artiste dont je ne sais, littéralement, rien. Rien, sinon cette chose étrange qui précède parfois toute biographie, toute contextualisation, toute envie même de vérifier qui joue quoi ou sur quel label : cette chose étrange, c’est la musique elle-même. Cette musique que l’on découvre à force d’errer sur Bandcamp, de cliquer sur un album parce que la pochette semble promettre quelque chose, puis sur un autre, puis un autre encore, jusqu’à ce que, sans prévenir, un disque vous arrête net. Non pas parce qu’il est « meilleur » que les autres mais parce qu’il produit cette suspension très rare où l’écoute cesse d’être un choix conscient pour devenir une espèce de nécessité physiologique. On continue d’écouter parce qu’on ne peut plus faire autrement.
Et c’est précisément ce qui s’est produit avec cet album de Gintė Preisaitė. Une fois la dernière piste terminée, il ne s’agissait déjà plus seulement d’écouter le disque. Il fallait comprendre. Ou, plus exactement, céder à cette pulsion presque embarrassante qui consiste à vouloir tout savoir de la personne derrière cette musique : lire les rares entretiens, remonter la discographie, écouter les projets précédents, essayer de reconstruire, à partir de fragments, la constellation qui avait rendu possible un album pareil. Comme si l’émotion, lorsqu’elle atteint une certaine intensité, exigeait sa propre enquête.
Depuis que j’écoute les albums avec une attention que j’appellerais, faute de meilleur terme, critique, disons depuis mes seize ou dix-sept ans, lorsque j’ai commencé à écrire pour le site français 90BPM, il m’est finalement arrivé assez peu de vivre une expérience qui ne relève pas simplement de l’émotion ou du jugement esthétique, mais de quelque chose de plus déroutant : une activation de la mémoire. Bien sûr, énormément de disques provoquent des images, des sensations, parfois de la nostalgie, parfois des idées. C’est même une des fonctions les plus ordinaires de la musique. Mais ce qui s’est produit ici appartient à une autre catégorie. Ce n’était pas une succession de souvenirs identifiables, pas même un passé auquel j’aurais pu attribuer une date ou un lieu. C’était plutôt l’impression qu’un espace intérieur, celui où l’on conserve des choses dont on ignorait jusqu’à l’existence, parce qu’elles n’avaient jamais eu besoin d’être nommées, venait soudain de devenir accessible.
Et je ne sais pas vraiment comment écrire cela.
Alors, par manque d’une forme plus juste, je vais en adopter une qui l’est probablement beaucoup moins : celle, très classique, de la chronique d’album. Avancer morceau par morceau. Observer les motifs, les textures, les silences, essayer de comprendre ce qui se joue dans chaque composition, non pas avec l’espoir naïf d’y trouver une réponse, mais parce que le simple fait de poser les bonnes questions constitue peut-être déjà une manière de prolonger l’écoute. Il est possible que cette méthode échoue complètement. Il est même probable qu’elle échoue, puisqu’elle tente de mettre de l’ordre dans une expérience qui, par définition, résiste à toute organisation. Mais c’est la seule façon que j’ai trouvée, pour l’instant, de répondre à cette beauté singulière : en m’en approchant lentement, titre après titre, jusqu’à cet endroit très discret où la musique cesse d’être un objet extérieur pour venir toucher ce que nous conservons, sans vraiment le savoir, dans la partie la plus intime de notre mémoire.
Review Album “Instruments of Forgetting and the Singing Bone” de Gintė Preisaitė
Les albums que j’écoute me provoquent souvent des émotions, mais celui de Gintė Preisaitė a réussi à faire autre chose. Il a réussi quelque chose de plus singulier, il a projeté dans mon imaginaire tout un monde de souvenirs.
Instruments of Forgetting and the Singing Bone, premier disque solo de Gintė Preisaitė sous son propre nom, a ainsi fabriqué chez moi un mécanisme de mémoire, une machine fragile où souvenir et effacement deviennent indiscernables. C’est d’ailleurs déjà contenu dans son titre, l’un des plus beaux et énigmatiques de ces dernières années. Les « instruments de l’oubli » y côtoient « l’os chantant », comme si l’archive et l’érosion, le témoignage et la disparition, étaient les deux faces d’un même phénomène.
De ce que j’ai pu lire ici et là, la plupart des critiques ont insisté sur les qualités atmosphériques du disque, sur son mélange d’ambient, d’électroacoustique, de folk abstrait et de pop déconstruite. C’est exact. Mais cela ne touche qu’à la surface du projet. Ce qui me semble plus intéressant est ailleurs : Gintė Preisaitė compose ici une musique qui agit comme une mémoire humaine réelle, et non comme une représentation romantique de la mémoire. Une mémoire trouée, inexacte, contaminée par les rêves, les associations involontaires, les bruits parasites et les reconstructions imaginaires.
Cet angle est essentiel parce qu’il permet de comprendre pourquoi cet album paraît à la fois intime et étrangement anonyme. On entend une voix, un piano, des fragments de paroles, des instruments acoustiques, des collages concrets, des drones et des manipulations électroniques. Pourtant rien n’est jamais présenté comme un centre stable. Chaque élément apparaît puis s’efface. Comme dans un souvenir dont on ne parvient plus à déterminer ce qui appartient au vécu et ce qui appartient à l’invention.
À cet égard, Gintė Preisaitė se situe dans une lignée qui passe moins par l’ambient classique que par certaines intuitions de la musique électroacoustique européenne. On pense à Luc Ferrari et à son idée du son comme conservateur de la mémoire du réel. On pense aussi aux fantômes de la musique concrète, où l’enregistrement cesse d’être un document pour devenir une matière malléable. Mais là où Luc Ferrari observait l’enregistrement sonore comme une empreinte, Gintė Preisaitė semble enregistrer plutôt le son comme un paysage mental. Les sons trouvés, les conversations lointaines, les craquements et les réverbérations ne servent pas à documenter un lieu ; ils servent à documenter un état de conscience.
L’ouverture, « Vigilance », est exemplaire. Des drones suspendus, des chants d’oiseaux, des interférences électroniques et une voix qui apparaît comme un souvenir remontant à la surface. La chanson parle d’engloutissement (« sinking in the ocean ») mais musicalement elle fonctionne plutôt comme une remontée. Chaque couche sonore semble émerger d’un brouillard mnésique. On n’écoute pas un morceau ; on assiste à la formation progressive d’un souvenir.

Cette logique se poursuit avec « Summary Saint Mary », où les mots paraissent moins communiquer qu’errer. Les paroles évoquent la détection, la confiance, l’amour délirant. Rien ne s’organise en récit. Et c’est précisément là que réside leur force. Elles rappellent la théorie de la mémoire reconstructive qui dit que nous ne retrouvons jamais un souvenir intact, nous le reconstruisons constamment à partir de fragments. Gintė Preisaitė transforme ce principe cognitif en méthode compositionnelle.
Le sommet émotionnel du disque demeure probablement « Deepen ». Plusieurs critiques ont déjà souligné son caractère plus mélodique. Effectivement, quelque chose comme une chanson y apparaît enfin. Une basse émotionnelle se stabilise. Des guitares traversent le mixage comme des spectres familiers. La voix cesse momentanément d’être un matériau et redevient une présence humaine. Mais même ici, la chanson n’est jamais totalement donnée. Elle est entourée d’étrangetés. Comme si Gintė Preisaitė refusait de laisser l’auditeur s’installer dans une reconnaissance confortable.
Ce refus semble se faufiler à travers tout l’album. La plupart des œuvres ambient produisent dans leur arrangement une musique qui se déroule, qui se continue. Ici, tout fonctionne par interruptions. Même les morceaux les plus accessibles semblent menacés par des fissures internes. Cela rappelle davantage certaines œuvres de la scène danoise contemporaine, ML Buch, Astrid Sonne ou Smerz, que l’ambient classique. Mais Gintė Preisaitė pousse encore plus loin la logique du collage et de l’instabilité.
Puis survient « Aéroport », pièce brève mais décisive. Le titre est révélateur. L’aéroport est peut-être le lieu contemporain de la mémoire suspendue. Un espace où l’on n’habite jamais vraiment. Un lieu de transition permanente. Les paroles évoquent des souvenirs effacés, des promesses laissées derrière soi. On pourrait presque lire cette pièce comme le manifeste miniature de l’album entier.
« I Constantly » pousse cette logique vers une forme d’anxiété contemporaine. « I constantly search », répète la voix. Chercher. Fusionner. Observer. Être observé. Le morceau ressemble à la bande-son d’une conscience connectée en permanence à elle-même. Là encore, Gintė Preisaitė décrit moins une émotion qu’une condition cognitive. La répétition agit comme un algorithme qui tourne en boucle.
Le moment le plus fascinant à mon sens demeure cependant « Nippon Dreams ». Les critiques ont relevé la présence de sons captés au Japon : conversations étouffées, eau courante, percussions accidentelles, bruits de billard. Mais ce qui frappe surtout, c’est la manière dont ces éléments refusent toute exotisation. Le Japon n’apparaît pas comme un lieu. Il apparaît comme un souvenir de lieu. Un espace déjà transformé par le temps, l’éloignement et l’imagination.
C’est ici que l’image de « l’os chantant » devient éclairante. On notera la référence au conte des Frères Grimm intitulé Der Singende Knochen (L’Os chanteur), qui raconte qu’un os humain transformé en flûte révèle un crime oublié. Ici, dans l’album, l’objet mort devient porteur de mémoire. Mais Gintė Preisaitė en propose une version contemporaine : ce ne sont plus les os qui chantent, ce sont les enregistrements. Chaque sample, chaque bruit capturé devient un fragment fossile du réel.
La magnifique miniature « Day » pousse cette idée jusqu’à l’épure. Deux minutes à peine. Un piano presque immobile. Une impression de temps arrêté. C’est un morceau qui semble exister dans l’intervalle entre deux souvenirs, entre deux fragments fossile de la mémoire.
Enfin, « Loop the Pause » referme le disque en proposant sa formule philosophique. Boucler la pause. Faire tourner l’arrêt lui-même. Voilà peut-être ce que Gintė Preisaitė cherche depuis le début : créer une musique qui habite le moment où le temps hésite. Une musique qui refuse aussi bien l’avancée narrative que la pure stase ambient.
Ce qui rend l’album remarquable n’est donc pas simplement son mélange de drone, de folk, de pop hypnagogique, d’électroacoustique ou de musique concrète. Beaucoup d’artistes savent aujourd’hui combiner ces langages. Ce qui distingue Gintė Preisaitė est sa compréhension intuitive d’un phénomène rarement exploré avec autant de finesse : la mémoire n’est pas un archivage mais une improvisation. Chaque souvenir est déjà une réécriture. Chaque trace est déjà une fiction.
Dans un paysage musical où l’ambient est souvent réduite à une fonction décorative, musique pour travailler, méditer ou dormir, Instruments of Forgetting and the Singing Bone rappelle que l’écoute peut encore être une expérience philosophique. L’album ne nous demande pas de nous détendre. Il nous demande quelque chose de plus difficile : observer la manière dont notre propre mémoire compose le monde.
Et lorsque les dernières résonances disparaissent, on réalise que le véritable instrument de l’album n’est ni le piano, ni la voix, ni les bandes magnétiques. C’est l’auditeur lui-même. Sa mémoire. Ses absences. Les vides qu’il remplit sans s’en rendre compte.
Car oui, les meilleurs disques ne nous apprennent pas ce qu’ils sont. Ils nous apprennent comment nous écoutons.
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