Cette nouvelle en trois tableaux a vu le jour début 2021 dans le fanzine De voir, de mes moires, produit et diffusé par mon très cher et très talentueux ami Andres Komatsu (dont je vous invite à découvrir le travail ci-dessous). Je choisis aujourd’hui de la rendre accessible en ligne, afin qu’elle poursuive son existence au-delà de son incarnation physique, devenue aujourd’hui extrêmement rare à trouver. Merci encore Andres de m’avoir fait confiance.
Il vous dira que tout va bien mais eux n’entendent pas les échos.
Le syndrome de la fête interminable
De cette nuit passée ici, l’une des rares choses dont je réclame encore la sensation aujourd’hui, c’est cette curieuse mais ineffable certitude que rien ne pouvait s’arrêter. Étais-je le seul à être traversé par ce surprenant et illusoire état d’esprit ? Qu’est-ce qui m’a laissé croire à cet instant que le monde autour de moi était éternel ?
Je dansais les yeux fermés, les perceptions décuplées par les substances avalées plus tôt dont la demi-vie semblait déclencher une nouvelle conscience en moi, intemporelle, diluée, transversale. Cette diplopie de moi-même se présentait comme une aura supplémentaire, qui venait habiller ma peau d’un second être pensant. Les nombreux processus métaboliques au fond de moi créaient un nouvel univers environnant. Le monde extérieur semblait devenir doucereux. Ce monde hors de moi. Ce moi au centre du monde.
Mes membres, captifs de mon subconscient, étaient guidés par la rythmique tribale et répétitive de la musique de l’instant. Tout s’évanouissait et se matérialisait à nouveau sous le coup d’un battement de cils despote. C’était comme si l’environnement devant moi changeait à chaque fois que j’humidifiais mes pupilles asséchées par l’air chaud du lieu où nous nous trouvions. Je ne savais pas comment, par quel miracle divin ou par quelle force occulte, cela était-il possible… Je clignais des yeux, et tout était flou, je clignais, et tout avait disparu, je clignais, et tout le monde dansait à nouveau.
Quelqu’un a-il déjà vécu cette sensation ? Vous êtes au centre de l’entièreté du monde, inatteignable, rien ne pouvant troubler votre sérénité d’esprit, ni même les processus biochimiques qui se déroulent en vous sans plus aucun consentement. Vous êtes au milieu de cet hypogée de la danse. L’environnement alentour n’est plus qu’un chaos de virtualités suspendu dans un moment diffus et tamisé. Ces ombres, elles, vous les connaissez, vous savez que ce sont des gens comme vous : des autres êtres pensants, des chimères mouvantes dans une sorte de désordre uniforme. La musique joue un rôle de balance entre chaque présence. Elle devient une incroyable magie qui insuffle en nous une symbiose perdue.
Je conçois que mon ressenti est très égocentré mais je sais aussi que ce sont les forces de l’autre proche de moi qui me donnait, ce soir-là, le sentiment d’une solitude autoritaire. Rien d’écrasant, rien de tyrannique, non. Ce moment, je le vivais seul, mais je m’interrogeais sur l’effet que les autres avaient sur moi, alors que personne ne semblait se préoccuper d’autrui, dans cet intervalle de danse frénétique (suant, suave et humide) que chacun vivait à sa sauce.
D’où me venait cette hypnose ? Cette idée envoûtante que tout s’était arrêté ? Cette impression que je me sentais mieux ? Qu’est-ce qui avait effacé tout ce manque d’estime que je ressentais au quotidien ? Est-ce que je vivais une sorte d’imposture ? La fête n’était-elle qu’un moment d’arrêt où l’on pouvait être celui que l’on désirait enfin ? Un endroit où se déguiser ? Se croire autre ? Voir l’enfer du jour se transformer en paradis la nuit ? Qu’est-ce que c’était ? Qui j’étais ? Qui vous étiez ? Qui étions-nous ?
Ce soir-là, si je fermais les yeux assez longtemps, j’en oubliais ce qui se passait autour de moi. J’étais seul, unique, atomisé et… apaisé. Ma tête vacillait sur les fréquences soniques que j’assimilais grâce à tout ce système auditif parfaitement fonctionnel dont la précision rappelait les engrenages quasi-eugéniques des montres suisses. Tout semblait se coordonner dans une harmonie fluide et parfaite. La musique était intense, puissante, hégémonique. C’était dingue. J’en frissonnais. C’était surréaliste.
Écho*
Rêve et sens-toi.
Apprends, non divise.
Raconte et souffre en toi.
Reconnais et souviens-toi.
Ils nieront.
Puis ensemble, apprenez cette élégie.
J’ai le souvenir que j’avais bu plus que de raison car je ressentais cette nostalgie latente habituelle qui avait toujours fait de moi un être bancal. Simultanément pourtant, ce soir-là, il y avait autre chose : une impression de félicité fragile qui semblait s’inscrire au creux du terrain vague de mon âme. Je dialoguais avec moi-même, vu mon impossibilité de le faire avec les autres. La musique avait créé une forme d’aura autour de moi. Cette bulle me rendait vivant, intra-communicatif, méta-spirituel. Dialoguer intérieurement, c’était ma manière de m’éloigner de mon péril, pour aller vers le ciel des idées, des sensations. Dialoguer avec ce moi interne, c’était ma façon d’éloigner le noir qui m’occupait. Alors, je dialoguais à travers cette danse que je coordonnais et exprimais sans pudeur. Les mouvements timides que je synchronisais sur cette musique sans fin se transformaient inexorablement vers une forme d’excitation hystérique me permettant d’exulter tout le pouvoir que l’énergie musicale déployait en moi. La moindre variation dans la mélodie, le moindre instrument qui se rajoutait, le moindre battement qui venait en contretemps du rythme incessant et imperturbable qui me dirigeait, le moindre détail bruitiste qui s’immisçait dans la structure entièrement complexe du son et qui résonnait dans tout le lieu, me renvoyait (stricto sensu) à une force enchanteresse, dont j’étais incapable de m’exorciser à présent. Le temps lui-même n’était plus, sa linéarité avait disparu, toutes mes facultés de compréhension s’anesthésiaient, il n’y avait plus aucun indice à l’anticipation réelle du monde sensible. Les intuitions que j’avais généralement comme acquises ne se révélaient plus, les corps dansants n’étaient plus qu’une non présence omnipotente, à l’image d’un vide expansif, et mon existence avait éteint tous signes possibles d’évènements de la raison, pour ne laisser qu’au centre de cet autel, c’est à dire ce sol où nous dansions, une seule chose : le cœur de nos esprits.
Et c’est sans aucun doute de cette sensation que j’ai le plus besoin en ce moment. Ce passage vers un voyage imaginaire, cette chance de suspendre le temps, cette rhapsodie de sentiments solitaires qui arrête le temps et redonne une place à nos pensées, à nos impressions et qui laissent émerger en nous et dans ce monde cousu bien trop serré tout un nouvel univers infini.
Écho*
« Pourquoi tu me dis ça ?
– Je ne comprends pas ce que tu viens encore faire ici.
– Je voulais te parler.
– Est-ce que tu m’écoutes quand je dis quelque chose ?
– Oui, je t’écoute.
– Non, tu ne m’écoutes pas.
– Arrête… je voulais juste te parler.
– Il est six heures du mat’, t’es con ou quoi ? Et tu pues l’alcool, merde.
– Quoi ?
– C’est toujours pareil avec toi… ta vie, c’est le bordel…
– Mais… non, ce n’est pas le bordel… je t’ai juste dit que je me remettais en question….
– Tu te poses toujours des questions ouais, je sais… mais quand est-ce que tu vas arrêter de te poser des questions… des questions à propos de quoi d’ailleurs ? Le sens de la vie ? Peut-être que tu devrais commencer à bien vivre avant de te poser des questions, putain.
– Je ne comprends pas pourquoi tu t’énerves.
– Tu ne comprends vraiment pas ?
– Non.
– T’es qu’un foutu égoïste.
– Mais dis-moi !
– Parce que je t’aime connard. Tu le comprends ça ou tu te poses aussi cette question ?
– Je suis désolé…
– Non, tu ne l’es pas.
– Si je te le dis…
– Dire, ce n’est pas ressentir, d’accord ?
– Alors qu’est-ce que c’est ?
– Voilà une bonne question à te poser. »
La cathédrale silencieuse
Il porte un long manteau multipoche d’une couleur beige terne qui semble aller à merveille avec la pierre de Jaumont de la cathédrale dans laquelle nous sommes tous les deux assis. Il est dans le rang parallèle au mien. Je l’observe. Il a les yeux vers le ciel, dirigé vers les vitraux colorés et foncés façonnés il y a une poignée d’années par Chagall. Son regard a l’air d’être aspiré par quelque chose de plus grand, quelque chose qui semble aller au-delà de l’inspiration religieuse qu’évoque par lui-même l’intérieur de ce lieu. Il ne dit rien, il a les yeux vissés dans la voûte de cette gigantesque architecture, ça fait trente minutes. Cet homme a une barbe hirsute, rousse, qui me rappelle le rousong que l’on met parfois sur ces gâteaux chinois à la crème. Il a les deux mains posées à plat sur ses cuisses. Il regarde la voûte sans bouger, impénétrable. Je me demande s’il sait que je suis là. Il n’a pas l’air d’avoir ressenti ma présence. Il ne bouge pas.
Une pensée me traverse, Comment sommes-nous affectés par les choses qui nous entourent ?
Il n’y a pas un bruit. Je regarde le point invisible qu’il a l’air de fixer. Je laisse les photorécepteurs de ma macula épouser chaque angle, chaque recoin, chaque courbe, de ce dôme froid et inerte, fait d’une pierre d’un autre âge, afin que toutes ces données soient décodées par mon entendement et que je puisse me placer, en tant que volume, dans cette espace vide et silencieux, qui surplombe l’abside de l’édifice religieux.
Une pensée me traverse, Comment sommes-nous affectés par l’espace qui nous entoure ?
Un bruit imprévu m’arrache à mes interrogations. Ce bruit vient de cet homme. Un bruit de sanglots. Je le regarde à nouveau. Puis, je remarque sa proéminence laryngée forcer une déglutition. L’homme pleure. Une larme déferle entre les poils hérissés et cotonneux de sa barbe, zigzagant jusqu’à tomber sur la surface plane de sa main gauche, toujours là, à écraser sa cuisse de sa paume.
Une pensée me traverse, Par quoi est-il affecté pour en venir à pleurer soudainement ?
L’homme ne bouge pas. Je me sens mal à l’aise. Son émotion communique quelque chose à laquelle je ne me suis pas senti invité. Mais, il communique quelque chose. Et ça change tout. Il n’est plus cette statue muette, il est une présence qui a une résonance maintenant. Oui, ça change tout et quelque part, ça me déstabilise, ça me gêne. Je ne voulais pas être le spectateur de son émotion. Elle aurait dû être intime, solitaire. Elle est à lui seul, je ne peux pas la partager avec lui. Non, je ne veux pas. Je n’ose pas partir car je risque de le troubler, de manifester ma présence. Il va savoir qu’il n’était pas tout seul et sa douleur, son émotion, quoique ce soit, ne pourra s’épancher comme il l’aurait voulu, à cause de mon existence, qui, si elle est véritablement trahie et révélée, agira sur cet homme comme un viol dans son intimité propre, intimité qu’il est sans doute venu protéger ici, ce matin-là, dans le seul lieu ouvert de la ville.
Une pensée me traverse, Par quoi je suis affecté ?
Je veux fuir ce moment présent, cet instant. Non pas parce que j’ai peur de ce qui se passe, mais parce que je crains que ça m’échappe. Cet homme m’a mis face à mon propre rapport à l’autre, et l’autre c’est une unité de l’instant. La rencontre est une temporalité, qui dure ou qui ne dure pas. Nous pouvons y mettre ce que l’on veut : de l’intensité, de la consistance, de l’action… ou alors, rien, et arrêter cet instant, et fuir, pour ne pas habiter davantage ce délai soudain, qui peut durer une seconde comme l’épisode d’une vie.
L’incertitude me dépossède, je ne sais pas quoi faire du temps qui dérive devant moi, sans mobile. Je sens une troublante panique m’envahir. Puis, ce désordre en moi se transforme en doute, en peur, en tristesse, en états d’âme mélancoliques. Je détourne mon regard de l’homme. Je fixe devant moi, un point invisible à une hauteur relative, et j’essaie de ralentir ma respiration, mais j’ai le cœur qui bat dans les tympans. J’essaie de comprendre l’angoisse et les précipitations d’humeur qui me traversent avec une rapidité incontrôlable. J’ai l’impression que mes artères pourraient péter dans la seconde, et que mes battements cardiaques pourraient finir par résonner dans tout ce monument de pierres dans lequel je suis assis.
Une pensée me traverse, Que se passe-t-il ?
J’essaie de déplier dans ma tête ce qui me fait suffoquer. J’essaie de me comprendre, Pourquoi suis-je dans un état pareil. Je cherche dans mes idées le point de tension, ce qui fait que, oui, je, enfin, que, peut-être… et voilà que je bafouille en moi-même, alors que j’essaie d’ajuster mon malaise pour dompter mes émotions. Je ne me comprends pas ; ce langage en moi m’est étranger : il m’interpelle, me hue, s’écrie, se manifeste mais ne cherche pas à être consolé… et puis, l’émotion devient douloureuse, mon estomac se tord, je sens une brûlure naître au creux de mes poumons et là, je lâche prise, je me mets à pleurer par éclats, brisant le silence de ce lieu. Je renifle, balbutie des consonnes rondes comme des joues enrobées, qui sortent sans que je puisse les retenir, donnant une couleur lettrique aux sanglots. Je ne sais pas ce qui m’arrive.
Une pensée me traverse, Suis-je ridicule ?
Aussitôt, un bruit de froissements de tissus, un bruit de mains qu’on met dans des poches, s’approche de moi. Je tourne mon regard éploré. Le vieil homme est là, au bout du rang, celui dans lequel j’ai posé mon cul il y a un moment. Il me regarde, et je le regarde. Une seconde s’étire dans l’éternité. Le silence, aussi, semble interminable. Ses yeux ne sont plus mouillés, c’est ce que je remarque au premier abord. Il tient quelque chose dans sa main mais je n’arrive pas à voir ce que c’est.
Une pensée me traverse, Suis-je désolé ?
C’est ce que je lui dis : je suis désolé. L’homme hoche la tête sans que son visage n’exprime autre chose que ce mouvement vertical et lent effectué par son menton. Ses bras sont le long de son corps. Il ne dit toujours rien et j’ai maintenant l’impression qu’il m’en veut d’être là et de pleurer, ici. Quand soudain, il pivote sur ses talons, impliquant dans cette unique rotation l’ensemble de son corps avec une coordination déconcertante. Et alors, il s’éloigne, traversant la nef, et ne laissant derrière lui que le bruit assoupli de ses pas mous, lents et vaporeux.
Une pensée me traverse, Qui est-il ?
Écho*
Saviez-vous qu’une heure avec un inconnu au hasard est aussi bonne qu’une heure avec un thérapeute professionnel ? Ce sont des études qui le disent.
Peut-être que vous ferez bien d’essayer l’inconnu.
Un peu de plus ne sera jamais de trop
Madame Eugénie est sur son balcon, ce matin-là. Elle vit au 6ème, dans un deux-pièces, où la superficie se voit tronquée d’une moitié par la mansarde. Cette réduction d’espace n’a jamais dérangé Madame Eugénie puisque le poids des décennies a voûté son échine, lui faisant perdre quelques centimètres sur sa hauteur, hauteur qui à présent s’associe parfaitement avec la dimension de son logis. Ce que Madame Eugénie adore par-dessus tout, c’est son balcon, avec ses pots à fleurs, qu’elle entretient avec un dévouement fanatique. Chaque plante a son contenant, son terreau, sa quantité, suivant un rythme d’arrosage particulier, ténu ou large, relatif aux saisons, à la fragilité de l’espèce, à l’apport nutritif attendu par la famille du dit végétal et tout un tas d’autres trucs dont seule Madame Eugénie a la connaissance.
Cette terrasse suspendue n’est pas très large. On peut y mettre quatre ou cinq Madame Eugénie. Mais la taille n’a jamais empêché Madame Eugénie de trouver des moyens ingénieux pour installer toujours plus de nouvelles plantes. Elle se dit même parfois à voix basse, Tiens et si je rajoutais une autre plante ici. Et puis parfois, elle me murmure même, Oh et si j’ajoutais une plante à cet endroit. Et c’est ainsi que le balcon de Madame Eugénie est devenu au fil des années un jardin aux couleurs resplendissantes, aux formes diverses : feuillues, touffues, épaisses, rampantes, grimpantes, buissonnantes. C’est le petit jardin d’Eden de Madame d’Eugénie.
Écho*
Je suis encore dans la fête, à chercher un sens à tout ce qui se passe en moi. Je me demande quelle leçon je devrais en tirer. Peut-être que ça arrivera plus tard. Peut-être que je dois attendre, une semaine ou dix ans, pour en voir l’écho. Mais, pour le moment, explorons.
À travers cet espace de feuilles concentrées, de parfums mélangés, de pollens divers et de bruits de branches qui poussent et s’enchevêtrent les unes aux autres, comme les mailles d’un tricot, Madame Eugénie vient arroser chaque pot, avec un savoir-faire d’anachorète jardiniste. Chaque matin, très tôt, elle s’occupe de ce devoir minutieux, avant même les premiers rayons de l’aurore. Car elle sait, Madame Eugénie, qu’une plante rassasiée agrée mieux les éclats du soleil. Et elle aime cette munificence verte et éclatante qu’offrent des feuilles bien nourries.
Ce matin-là pourtant, quelque chose vient troubler son cérémonial. Un bruit en contrebas de son jardin perché, sur la place qui s’étend face à son immeuble, éclate, brisant le silence habituel des matins qu’elle a habitude de vivre seule. Madame Eugénie, malgré son âge avancé, n’a jamais perdu sa curiosité. Alors, elle s’avance à travers l’épaisse charmille feuillue de sa propre création pour jeter un œil fureteur en direction de ce barouf de voix. Là, elle remarque un homme courir après un autre, alors qu’il vient de sortir des deux grandes portes de la cathédrale qui fait face à son balcon, à une distance, disons, de 500 mètres. L’homme qui vient de sortir immobilise l’autre en posant sa main sur son épaule. Ce dernier est plus grand que celui qui vient de courir. Il a l’air aussi plus vieux, mais tous les deux ont étrangement l’air d’être les mêmes, comme si le présent venait d’arrêter le futur, comme si une temporalité venait à la rencontre d’une autre pour avoir une rapide conversation. Madame Eugénie est curieuse, elle tend l’oreille, car, même si son corps lui fait aujourd’hui défaut, elle a encore de très bonnes qualités sensorielles. Elle entend et voit encore très bien. C’est son cerveau plutôt, qui parfois, semble dérailler. Elle murmure parfois, Oh ma pauvre vieille, tu perds la boule.
« Attendez !
– Oui ?
– Je vous ai vu pleurer.
– Cela m’arrive, en effet, comme à d’autres, j’imagine.
– Non, mais… pourquoi ?
– Et toi, tu as pleuré ?
– Oui, et je voulais vous demander pourquoi vous ne m’aviez rien dit.
– M’as-tu dit quelque chose, toi ?
– Non, mais… j’avais peur de vous déranger.
– Tu ne l’as pas fait.
– Je pensais.
– Tu ne m’as pas dérangé.
– Mais… vous saviez que j’étais là ?
– Oui.
– Je m’en excuse, j’aurais dû vous laisser seul.
– Mais je l’étais, seul.
– Mais… non… j’étais là aussi.
– Jeune homme, une seule personne a pleuré dans cette église et tu sais très bien qui c’était. »
Madame Eugénie continue de regarder en contrebas : le vieil homme se retourne d’un mouvement rotatif des épaules et semble reprendre son chemin dont le tracé semble connu que par lui. Mais aussitôt, le jeune homme l’arrête à nouveau.
« Je vous ai vu pleurer, vous savez.
– Quelle importance ça a pour toi ?
– Vous avez dit qu’une seule personne avait pleuré dans cette église, alors que c’est faux.
– Oui, c’est que j’ai dit, et c’est exact.
– Non, c’est faux.
– Pourquoi ça te dérange tant, jeune homme ?
– Parce que vous avez pleuré aussi.
– Un seul d’entre nous a pleuré dans la cathédrale.
– Mais… c’est vous et moi… nous avons pleuré, tous les deux, non ?
– Jeune homme, veux-tu être le « un peu de plus » ou le « jamais de trop » ?
– Quoi ?
– Veux-tu être le « un peu de plus » ou le « jamais de trop » ?
– C’est quoi cette question ?
– Tu n’as donc aucune réponse.
– Très bien ! Si je réponds, vous répondez à ma question !?
– D’accord.
– Reposez-moi votre question.
– Veux-tu être le « un peu de plus » ou le « jamais de trop » ?
– L’un peu de plus.
– *Alors, tu ne seras jamais de trop. »
Madame Eugénie se recule pour revenir à ses pots de fleurs, laissant la résolution de cet échange à d’autres oreilles, et trouvant un intérêt bien plus loquace dans ses plantes. Elle reprend son arrosage, un pot après l’autre. Puis elle murmure, Alors mes jolies, un peu plus d’eau ne sera jamais de trop, hein ! Et elle se met à ricaner, avec ce gloussement nasillard des vieilles dames qui rient en écrasant leur cou entre leurs épaules.
Écho*
Elle m’avait dit de partir d’ici en me voyant revenir à 6 heures de matin. Elle ne m’aimait plus. Je pensais avoir appris quelque chose sur moi-même, ce soir-là. Je voulais lui en parler. Elle m’a dit de partir. Je suis parti. J’ai marché dans le froid glacial de cette ville encore endormie, avant de trouver un peu de chaleur, dans cette cathédrale silencieuse.
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Il vous dira que tout va bien mais eux n’entendent pas les échos
Texte : 1 — Le souvenir d’une fête interminable
Texte : 2 — La cathédrale silencieuse
Texte : 3 — Un peu de plus ne sera jamais de trop
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