(English version of the review here)
L’introduction qui suit est, je le concède, un peu longue, ou disons “inutilement circonstanciée”, si vous n’êtes pas disposé à parcourir la confession sentimentale d’un auditeur en quête de sens. Libre à vous de vous y attarder (ce que, je l’avoue, j’espère), ou de descendre directement vers la review, plus bas, où le propos se fait plus analytique, moins centré sur moi.
Quoi qu’il en soit, merci d’être là. Vous n’imaginez pas ce que cela représente lorsqu’on écrit seul, sans appui, sans visibilité, simplement porté par la nécessité de le faire. Merci.
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J’ai une affection particulière pour Danny L Harle, une affection à la fois irrationnelle et parfaitement justifiable, du moins si l’on admet que certaines obsessions musicales fonctionnent comme des marqueurs biographiques, des balises qu’on plante le long de son propre trajet de vie, sans jamais savoir si elles indiquent une direction ou un retour en arrière. Donc oui, cette affection s’explique par une série d’histoires, de lieux, de contextes d’écoute ; autant de micro-événements où sa musique, sa personne, et même son univers (ce mélange de flamboyance synthétique et de mélancolie hyperpop) ont traversé mon existence en tissant, presque à mon insu, un fil rouge. Au fil du temps, ces moments se sont figés en petits repères, comme autant de punaises fluorescentes sur la carte d’un itinéraire intérieur.
J’ai découvert la musique de Danny L Harle en 2013, avec le titre Broken Flowers, au moment où Eclair Fifi l’a diffusé sur BBC Radio 1. C’était pendant l’été 2013 (je crois), je vivais à Paris, enfermé dans une période d’écriture intense, celle de mon mémoire, consacré à la musique et aux artistes sur les réseaux sociaux, ce qui, rétrospectivement, me semble à la fois très naïf et très prophétique. J’écoutais ce morceau en boucle, avec, en alternance, un edit de Ghibli (de Manicure Records) du titre She Wolf de Shakira, association étrange, mais qui, pour des raisons neurochimiques que je préfère ne pas trop explorer, me procurait une forme d’équilibre presque spirituel (1).
(1) Il existe une corrélation troublante entre la répétition obsessive d’un morceau et la stabilisation émotionnelle d’une personne en fin de mémoire universitaire ; aucune étude ne l’a prouvé, mais tout le monde le sait.
À cette époque, j’écoutais religieusement la résidence d’Eclair Fifi sur la radio anglaise, d’abord parce que je suis un fan de la première heure d’Hudson Mohawke, et donc, par extension logique, du label LuckyMe, dont elle faisait partie. Je l’avais connue par l’intermédiaire de mes amis belges de Folie Douce (collectif aujourd’hui dissous ou, disons, évaporé dans la grande entropie des scènes électroniques européennes), qui entretenaient avec elle une proximité réelle. Elle figure d’ailleurs sur l’une de leurs compilations, trace fossilisée de cette époque où l’Internet n’avait pas encore totalement absorbé les communautés locales.
Ce même collectif, toujours Folie Douce, avait également invité A. G. Cook à jouer à Paris pour la première fois, au Social Club, ainsi que SOPHIE, lors d’une soirée à Liège, entre 2013 et 2014.
Moi, j’ai rencontré Clair, c’est-à-dire Eclair Fifi, plus tard, en 2014 ou 2015. Je ne suis plus très sûr de la date, mais c’était après une soirée à l’hôtel Edition, à Soho, à Londres. Elle était venue participer à cette soirée où jouaient justement SOPHIE, A. G. Cook, Hannah Diamond, Palmistry, Le1f, et quelques autres. J’étais là grâce à Sébastien (aka Konnie), un des membres de Folie Douce, et à la fin, nous avons pris un taxi avec Clair et l’un des fondateurs de LuckyMe (Martyn, je crois ?) jusqu’à East London. Je me rappelle cette nuit comme un travelling flou : nous riions, parlions de musique, et, détail que je n’oublierai jamais, j’ai découvert à ce moment-là que Clair était une fan absolue de Black Devil Disco Club, pionnier discret mais essentiel de la disco française, pour lequel, ironie du sort, je faisais du booking au Royaume-Uni cette année-là.
Mais retournons un peu en arrière.
En septembre 2013 (mon mémoire en poche), je déménageais à Londres. J’habitais Bethnal Green, à cinq minutes à pied de Shoreditch, quinze minutes de Kingsland Road et de Dalston. Cette géographie précise n’est pas anecdotique : elle a conditionné mon périmètre de sorties, cette cartographie nocturne où l’identité se façonne autant que la mémoire. J’allais souvent au Dance Tunnel, au Birthdays, au Plastic People, au Bar A Bar… mais aussi et surtout dans un lieu qui, pour moi, a été capital : le Power Lunches, un bar simple bien dans son jus avec un sous-sol moite et vivant où se sont enchaînées des dizaines de sets et où fut organisée la toute première soirée Club Late Music, moment que j’ai fini par mythologiser, sans doute parce que j’y ai rencontré la plupart des gens qui allaient, par la suite, constituer mon petit panthéon musical et personnel.
Les années 2013 et 2014 (et, soyons honnête, 2015, 2016 et 2017 aussi, parce qu’à ce stade les saisons se confondaient en une seule bande-son continue) ont probablement été les plus intenses musicalement de ma jeune vie d’adulte. Du Dance Tunnel au Plastic People (qui ont fermé quelques temps après), jusqu’aux soirées JACK au Power Lunches (qui a aussi fermé ces années-là), j’étais partout, littéralement, ou du moins partout où gravitaient, de près ou de loin, les artistes affiliés à PC Music.
J’ai un souvenir (et je dis un, parce qu’il en existe d’autres, plus flous, comme des échos brouillés dans un champ de réverbération trop long) d’avoir croisé Danny L Harle au Power Lunches, une fois. Impossible de me rappeler quelle soirée : peut-être celle avec Ideal Corpus, le duo qu’avait Moesha13 à l’époque, dont nous avions sorti les premiers titres sur le label Club Late Music. On s’était échangé quelques mots au bar, tandis que derrière nous une longue file d’attente se formait menant à l’unique toilette du lieu (ce détail compte : les souvenirs tiennent souvent au caractère burlesque des inconforts). Là-bas, dans ce lieu auto-géré, tout le monde s’y croisait : les membres de PC Music, des amis, des inconnus, une faune d’artistes émergents qui semblaient attendre leur tour d’être sur cette même scène où tout avait l’air de se passer.
C’était l’époque où PC Music vivait une effervescence quasi mythologique, celle qu’on ne reconnaît comme telle qu’après coup, et où Simon Whybray (2), l’organisateur des soirées JACK, invitait les gens, parfois au hasard, à venir manger des sandwichs au pastrami dans un recoin improbable du sud de Londres, quelque part entre Peckham et Dulwich, une invitation qui, à l’époque, tenait lieu d’acte initiatique.
(2) personnage crucial, et pourtant trop rarement mentionné, dans la diffusion londonienne du label et des premiers artistes estampillés hyperpop.
Donc oui, la première fois que j’ai vu Danny L Harle, ce fut au Power Lunches. Puis, dans mes souvenirs un peu flous (comme si la mémoire elle-même avait conservé la saturation des lumières de néon), il y eut cette autre soirée, dans un bar donnant sur Hoxton Square Park (peut-être Colours ?) où Danny était là aussi, furtif, souriant, déjà auréolé de cette aura de garçon bienveillant. Ensuite, je l’ai revu : au Ace Hotel, au Scala, au XOYO.
Ce sont des souvenirs de musique parmi les plus marquants pour moi, d’abord pour la musique elle-même, mais aussi parce qu’à ce moment-là je ne connaissais presque personne à Londres ; ces soirées étaient des laboratoires d’appartenance à quelque chose. J’y rencontrais des gens, j’y reconnaissais des visages, et, plus important encore, je m’y reconnaissais moi-même.
Je me souviens aussi du Field Day Festival 2015 : c’est un repère temporel encore intact, sans doute parce que la mémoire, parfois, choisit de ne rien effacer quand l’expérience dépasse la simple écoute. Il y avait le live improbable (et, en vérité, quasi unique) de QT et SOPHIE en milieu d’après-midi, performance météorique qui avait lancé le week-end dans une euphorie collective. Danny L Harle jouait juste après, sur la scène Crack Magazine, avant FKA twigs. J’ai terminé ce samedi dans l’état d’un festivalier typique (c’est-à-dire, traversé d’un mélange de joie et de nombreuses bières ingurgitées) devant Hudson Mohawke, qui bouclait avec son tout nouveau live.
Danny L Harle, je l’ai revu, plus tard, dans d’autres lieux londoniens, puis à Paris, dans un bar infâme du 19ᵉ arrondissement (dont le nom, et c’est peut-être préférable, m’échappe complètement), puis encore, bien plus tard, au Peacock Festival, en closing, sur la scène dite “alternative”, sous une pluie battante, dans une mare de boue jusqu’aux genoux, un moment à la fois absurde et sublime.

Depuis 2013, je garde la même affection pour Danny L Harle : à travers ses morceaux, ses lives, ou ce bref échange au Power Lunches. Ce n’est pas une affection fétichiste, ni simplement nostalgique, mais une reconnaissance : celle d’un projet musical qui dégage une authenticité rare, qui dépasse de très loin le simple exercice de style (ce qu’on lui reproche souvent, à tort). Je le crois profondément parce que je l’ai vu évoluer ; j’ai vu, littéralement, la sincérité prendre forme. Et c’est cette sincérité, quelque chose d’évident, presque embarrassant dans un univers où tout est posture, qui me pousse à penser que Danny L Harle n’est pas seulement un producteur brillant : il est l’un de ces auteurs qui traduisent leur époque sans le vouloir, et qui, à force de sincérité, finissent par devenir les mythes qu’ils n’avaient jamais cherché à incarner.
J’ai lu (trop souvent, à vrai dire) que la musique de Danny L Harle relèverait du pastiche, de l’ironie, voire de l’humour ; autant dire, du non-sérieux, du « second degré ». Et, oui, à première vue (ou à première écoute, ce qui revient au même dans un univers saturé d’images sonores), on pourrait le croire : son Jungle Survival DJ Challenge, son Summer Set, ses loops vocales emblématiques (“Huge Danny”, “Yes Mi Lord”, etc.), tout cela peut passer pour du jeu, du clin d’œil, un refus de gravité. Mais pour moi (et n’en déplaise aux chroniqueurs de Pitchfork qui semblent s’être installés confortablement dans ce pli interprétatif depuis 2015), tout cela n’a jamais eu grand-chose à voir avec la parodie. Ce n’est pas ironique, c’est simplement la façon dont Danny L Harle aime jouer la musique : avec un sérieux tellement absolu qu’il en devient joyeux, presque enfantin, et donc, paradoxalement, suspect pour les adultes qui écrivent des critiques.
Quand je lis que Cerulean chercherait à « transformer l’héritage hyperpop en quelque chose de plus sérieux ou artistique », comme si Danny avait soudain décidé de s’éloigner d’une ironie passée, je me dis qu’on passe à côté du cœur du projet. Oui, Cerulean est plus ambitieux, plus ample, peut-être plus narratif ; mais il reste dans la continuité absolue de l’univers que Danny L Harle tisse patiemment depuis plus de quinze ans. La spontanéité y est intacte : ce plaisir presque tactile de la création (le frottement du son contre lui-même) subsiste, mais il s’est déplacé : il a gagné en poésie, en récit, en respiration émotionnelle. Ce n’est plus seulement un jeu, c’est un jeu qui raconte.
Et ce qui me frappe, c’est cette volonté de toujours explorer de nouvelles formes de composition, de jouer avec la musique : techniquement, mélodiquement, presque physiquement. Le storytelling, lui, s’est densifié, notamment à travers l’extraordinaire clip de trente minutes réalisé par Lilian Hardouineau (et produit par Premier Cri) : un film qui, plus qu’une illustration, agit comme une chambre d’écho symbolique du disque. L’image et le son s’y reflètent mutuellement, dans un équilibre presque symbiotique, une sorte d’expérience inter-sensorielle où la musique devient paysage et le paysage, mémoire poétique et visuelle.
J’ai écouté l’album plusieurs fois. J’étais à la projection parisienne du film de Lilian, entouré de gens que je ne connaissais pas mais avec qui je partageais cette tension étrange entre excitation et recueillement. Et tout cela, l’écoute, la projection, la résonance de ces instants, est venu s’ajouter comme un repère supplémentaire dans la carte mentale que je trace depuis 2013, depuis ce jour où Broken Flowers a traversé les ondes de BBC Radio 1 pour venir s’accrocher à ma mémoire comme une ligne mélodique indélébile.
Alors j’ai pris tout ça (le disque, le clip, les années, les souvenirs) comme un corpus personnel, une matière d’analyse mais aussi de reconnaissance intime. J’ai réécouté, encore et encore, et j’ai commencé à écrire cette chronique. Pas pour dire si c’est bien ou mal (catégories totalement inopérantes, soyons honnêtes), mais pour tenter de formuler une lecture personnelle, une traversée du projet à travers ma propre histoire d’auditeur : ce que la musique de Danny L Harle a représenté, représente encore, et continue d’activer dans cette mémoire affective qui, parfois, vibre plus fort que la critique elle-même.
Review – Album « Cerulean » de Danny L Harle
Danny L Harle signe avec Cerulean le type d’album qui réclame (et refuse) en même temps une généalogie : on le dit vouloir devenir héritier d’un certain lyrisme électronique (Euro-trance, rave-pop, teintes hyperpop) et parallèlement on dit qu’il revendique des filiations moins attendues (de la transe minimaliste de Philip Glass à l’épure cinématographique d’Andrei Tarkovsky), et même l’esthétique vidéoludique sombre de la série Dark Souls.
C’est vrai, on pourrait le dire, le geste est double : rassembler des voix contemporaines de premier plan et les soumettre à une matrice sonore qui se prétend à la fois cérémonielle et ludique. Le résultat, pour être franc, est inclassable et c’est précisément là que se niche la leçon la plus stimulante de ce disque.

Je pose d’emblée mon hypothèse maîtresse, c’est à dire l’angle que je veux défendre et qui n’a guère été formulée (je crois) tel quel : Cerulean n’est pas un album sur la nostalgie rave ni une simple collection de collaborations starifiées, c’est une tentative délibérée de cartographier, par la musique, une géométrie poético-affective. Danny L Harle transforme le registre tonal et textural en coordonnées (azimuths, constellations, courants marins, radeaux), et puis il invite les chanteuses et chanteurs à s’inscrire comme instruments de repérage. Autrement dit, au lieu d’utiliser la voix comme simple véhicule lyrique, Danny L Harle l’emploie comme une balise (un traceur de position affective qui redéfinit nos notions de « refrain », « pont » et « climax »). Ce déplacement (considérer la chanson comme dispositif de repères) sera donc ma lecture personnelle de Cerulean.
Pour commencer, le vocabulaire du disque est signifiant. Titre d’ouverture : Noctilucence (une minute). Ce bref prélude fonctionne comme un levier d’orientation, un GPS sonore qui pose la nuit comme condition d’écoute. Puis viennent Starlight (avec PinkPantheress), Azimuth (avec Caroline Polachek), Facing Away (avec Clairo), Raft In The Sea (Julia Michaels), Two Hearts (feat. Dua Lipa), jusqu’à Crystallise My Tears (avec Oklou et MNEK).
|LIRE ICI >>> Ma review de l’album choke enough de Oklou|
Le lexique (mer, étoile, azimut, radeau) n’est pas décoratif : il pose un cadre narratif, il structure la dramaturgie du disque, comme si chaque piste n’était qu’un point sur une carte d’un territoire émotionnel que l’on traverserait en suivant des méridiens de sentiment.
Cette logique toponymique sert un procédé musical précis : Danny L Harle conçoit des « micro-lieux », des espaces sonores fermés (interludes, vignettes) qui fonctionnent comme des îlots entre lesquels les morceaux « navigables » prennent sens. Noctilucence, Facing Away, O Now Am I Truly Lost : courts, souvent presque instrumentaux, ils ne sont pas remplois mais stations. La voix, quand elle arrive (chez PinkPantheress, Caroline Polachek, Dua Lipa) révèle et mesure la position affective : elle n’expose pas seulement un texte, elle signale un azimut. Cette lecture change radicalement notre écoute : on n’attend plus le « hook » comme tel mais une latitude, une direction.
D’un point de vue musicologique, Danny L Harle opère une hybridation technique intéressante et remarquable : il combine des procédés de design sonore hyper-produits (arpèges synthétiques, réverbes, circuits d’auto-tune et pitch shifting) avec des ressources plus « anciennes » : contrepoints de synthé, progressions harmoniques modulantes et motifs répétés à la manière minimaliste. Le contraste est central : la voix est souvent placée non pas au centre d’un mix équitablement balancé, mais comme un transducteur, un signal dont l’altération (changement de timbre, fragmentation, doublures pitchées) crée un champ de réfraction affective. Ainsi, sur Starlight, la voix de PinkPantheress devient une étoile polarisée : traitée, compressée, samplée, elle glisse entre l’intimité et l’artifice, dessinant une courbe d’intensité qui signale où, précisément, l’auditeur est placé dans le paysage émotionnel.
Musicalement, on peut rapprocher ce geste de deux traditions : d’une part, la pratique du contrepoint vocal transfigurée par la technologie, une forme de « contrepoint spectral » où les voix font figure d’objets harmoniques fixés en points; d’autre part, la logique minimaliste de répétition modulée (un peu à la Philip Glass) où la répétition n’est pas seulement motif mais moyen de cartographier le temps perceptif. Danny L Harle mêle ces héritages, mais il y ajoute un troisième ingrédient : la pop-structure (vers/refrain/bridge) est sabrée, fragmentée, reléguée au rôle de jalon. On a ainsi des chansons qui avancent par balises et non pas par accumulation thématique.
Continuons.
Le titre même (Cerulean) veut être pris littéralement : il nomme une couleur, une lumière. Bien sûr, cette palette sert le cadre, l’univers et la poésie de l’album. Mais la couleur chez Danny L Harle n’est pas purement visuelle, elle est opérative : un champ spectral où s’inscrivent fréquences, timbres et intensités émotionnelles. Le bleu (cerulean) devient une valeur métrique, on peut parler d’une synesthésie algorithmique : des patterns synthétiques correspondant à des « teintes affectives ». Lorsqu’il emploie flûtes synthétiques ou panpipes (techniques recensées dans certaines reviews), ces timbres ne servent pas seulement l’exotisme, ils calibrent le « degré de bleu », une façon de mesurer la distance émotionnelle entre narrateur et situation. Ce procédé rappelle, dans son ambition, certains travaux de la musique spectrale où le timbre et la couleur orchestrale prennent la place de l’harmonie traditionnelle, mais ici Danny L Harle le rend accessible en l’enrobant du vocabulaire des hits et des refrains.
J’aimerais à présent (au risque de me répéter, ce que j’assume pleinement comme une forme d’insistance analytique plutôt qu’un défaut de style) m’attarder sur quelques titres qui incarnent le “projet cartographique” de l’album, ces morceaux-points qui fonctionnent un peu comme des repères ou des longitudes émotionnelles. L’idée, ici, n’est pas tant d’être exhaustif (impossible, à moins de faire de cette chronique un atlas sonore de deux cents pages) que de pousser plus loin la lecture, de voir comment Danny L Harle trace, littéralement, sa géographie de l’écoute à même la texture de ses morceaux, chaque son devenant à la fois territoire et trajectoire.
Pour commencer (et ce « commencer » suppose déjà qu’on accepte d’entrer dans l’album non pas comme on lirait un sommaire mais comme on s’enfonce dans une atmosphère), je trouve que Noctilucence agit comme une respiration préalable, un seuil discret, un morceau-poumon d’à peine une minute. Ce n’est pas un prélude au sens classique, mais plutôt un verrou tonal, une manière de fermer le monde extérieur avant de plonger dans celui de Danny L Harle. La nuit s’y installe comme une condition d’espace : on n’est plus dans le temps mais dans un lieu, une mer noire constellée de points lumineux, comme si la lumière n’existait qu’à la surface des sons. Sa fonction est, disons-le, topographique : poser la nuit, cartographier l’obscurité.
Avec Starlight, Danny L Harle construit une icône de distanciation : la voix (lointaine, spectralement filtrée) semble captée par un télescope numérique, à la fois proche et inatteignable. Le morceau conjugue tension intime et artifice pop, prouvant, une fois encore, cette aptitude rare du producteur à transformer la voix d’une star en instrument de mesure, comme si chaque syllabe servait à calculer la distance exacte entre émotion et surface sonore.
Puis vient Azimuth, mot de géographe céleste, d’ingénieur du ciel, preuve que l’album pense en coordonnées. La présence de Caroline Polachek, déjà habituée aux vocalises déformées, trouve ici un espace presque scientifique : la ligne mélodique devient direction, et le traitement, carte. Chaque modulation trace une latitude, chaque résonance inscrit un méridien émotionnel. Ce n’est plus une chanson : c’est un planisphère affectif. Et même si les paroles nous disent que nous sommes perdus et seuls, battus par les flots, la musique semble elle continuer à nous amener quelque part.
Dans Facing Away, petite pièce quasi a cappella, la brièveté agit comme un phare miniature. Pas de décor, pas d’artifice : juste la voix nue, suspendue, qui fonctionne comme un repère dans la navigation sonore du disque. C’est souvent là, dans ces interstices dépouillés, que la boussole de l’album se révèle, non pas directionnelle, mais existentielle : la certitude d’être toujours en train de chercher, au milieu d’une mer plus calme, sous une pluie plus fine.
Enfin, Crystallise My Tears nous montre Danny L Harle en orchestrateur d’un ensemble vocal, maître d’un petit chœur synthétique où chaque voix éclaire l’autre, comme des balises qui se renvoient la lumière jusqu’à se fondre. Le morceau fait dialoguer la douleur et le scintillement, l’affect et sa transmutation. « Cristalliser » devient ici métaphore littérale : c’est l’idée d’une émotion figée, polie, rendue transparente par le travail du son. Une larme, oui, mais à facettes.
Voici donc ma perception des titres de Cerulean.
Tandis que les différents magazines et reviews tentent à chaque fois de placer Danny L Harle dans des boîtes : hyperpop, PC Music, revival Euro-trance. Toutes ces lectures me semblent toujours profondément insuffisantes. Mon approche propose plutôt, comme je le disais, de considérer Danny L Harle comme un praticien d’une topologie affective, discipline qui emprunte aux mathématiques (concepts d’azimut, de champ, de voisinage), à la sémiotique, et à la musicologie, notamment aux notions de forme du timbre et de répétition contrôlée que l’on retrouve chez la musique minimaliste et spectrale.
Je pourrais aller encore un peu loin en posant deux autres rapprochements conceptuels que je retrouve dans l’album : d’abord la notion de contrainte générative (pensons à la musique algorithmique) où l’artiste définit des règles (ici : lexique nautique/astral, traitement vocal, micro-topographies) et laisse le matériau (voix, timbres) remplir la structure ; ensuite, les concepts de voix comme instrument (vocal studies) qui prend la voix non comme sujet expressif mais comme agent façonnant l’espace sonore. Danny L Harle applique ces deux paradigmes : ses chansons ne « racontent » pas tant qu’elles positionnent. Il y a une parenté lointaine avec l’opéra minimaliste pour la répétition modulante, et une filiation plus conceptuelle avec le courant hyperpop pour l’obsession du timbre et de l’artifice, mais l’un n’explique pas l’autre : Danny L Harle les marie pour produire sa géométrie.
Le projet se distingue par son ambition, pleinement assumée et parfaitement consciente d’elle-même. Certains auditeurs ont pu y percevoir un léger déséquilibre, des instants où la recherche formelle prend le pas sur l’émotion immédiate, ou où certaines plages s’aventurent vers une sophistication presque conceptuelle.
L’album, pourtant, déploie des qualités que peu de productions pop contemporaines atteignent : une cohérence conceptuelle rare, une architecture pensée dans le détail, et cette capacité singulière à transformer la couleur en véritable unité de mesure sonore. Là où d’autres producteurs accumulent les collaborations comme autant de signatures prestigieuses, Danny L Harle les organise avec la précision d’un géomètre émotionnel, chaque voix devenant un repère, un instrument d’orientation dans la carte affective qu’il dessine. Cette méthode, à la fois rigoureuse et poétique, donne à l’ensemble une justesse particulière, parfois méticuleuse, souvent lumineuse.

On pourrait aussi relever une tendance à la profusion : certains morceaux semblent vouloir embrasser simultanément plusieurs constellations de références (comme cités plus haut : de Tarkovsky à Philip Glass, de Dark Souls à la trance européenne). Mais plutôt que d’y voir une surcharge, on peut y lire la manifestation d’un appétit total : celui d’un artiste qui refuse de cloisonner les imaginaires. Ces influences fonctionnent moins comme citations que comme champs magnétiques autour du noyau véritable du disque, sa méthode. Car la véritable innovation de Cerulean ne réside pas dans l’énumération de ses références, mais dans la rigueur avec laquelle Danny L Harle parvient à transformer la matière vocale en point de repère, et le son lui-même en espace de navigation.
Ce disque ne vise pas uniquement l’auditeur de club ni le fan de pop radio. Il vise le promeneur sonore, l’auditeur qui accepte de se laisser guider par des cartes non-linéaires. Si vous êtes du genre à attendre la ligne mélodique accrocheuse et le drop cathartique, certaines plages vous sembleront frustrantes. Mais pour qui aime les architectures sonores et le défi d’être orienté (plutôt que simplement transporté), Cerulean est riche d’enseignements : il nous rappelle que la pop peut être une science de la position affective.
En outre, l’album pose une question pertinente pour la pop d’aujourd’hui : comment conserver la dimension « hit » tout en explorant des dispositifs sonores conceptuels ? Danny L Harle répond en renversant l’équation : il n’essaie pas d’incorporer des hits dans un cadre expérimental, il conçoit un cadre expérimental qui permet ponctuellement la surgie de moments pop. C’est une stratégie intéressante et sans aucun doute stimulante.
Au terme de cette lecture, je reviens à mon hypothèse : Cerulean est une tentative de cartographie affective pleine de sincérité. Une carte qui ne montre pas des lieux mais des orientations : angles, lumières, radeaux, constellations. Les collaborateurs (PinkPantheress, Caroline Polachek, Clairo, Julia Michaels, Dua Lipa, Oklou et MNEK) ne sont pas des vedettes pour le star-système mais des balises au service d’une carte émotionnelle à travers laquelle on navigue. Le succès esthétique de l’entreprise dépendra, comme toujours, de la disposition à accepter l’album comme outil de repérage plutôt que comme coffre à hits. C’est le tableau de bord d’un vaisseau qui traverse un monde, celui de l’album.
Sur un plan plus large, Cerulean pose la question suivante : et si la prochaine évolution de la pop n’était pas un nouveau son mais une nouvelle manière de penser la position de l’auditeur dans un champ émotionnel ? Danny L Harle propose une réponse audacieuse : cartographier la sensibilité à l’aide d’instruments transformés (voix, synthés, interludes) et l’album, pour tout ce qu’il doit encore affiner, mérite d’être lu et entendu comme un prototype d’une pop-géographie qui reste à déployer.
Et dans cette nouvelle carte qui se déploie, j’ai la nette impression que Danny L Harle nous a littéralement installés face au tableau de bord d’un vaisseau. On y serait penchés au-dessus des commandes, observant le clignotement régulier des voyants, les oscillations des cadrans, des boussoles diverses et variées, pendant que le vaisseau traverse le monde que nous venons d’écouter : celui de Cerulean. Et ce basculement, ce moment où l’écoute devient navigation, où la musique cesse d’être un paysage pour devenir un moyen de traversée, résume peut-être tout le projet de Danny L Harle : faire de la pop un espace à piloter, non un simple décor à contempler.
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