Review – Album « choke enough » d’Oklou

Album Review Oklou - choke enough (Brice Reiter)

Pour Maud

(English version of the review here)

Je connais la musique d’Oklou depuis, eh bien, disons un bail (formule vague, mais honnête, car la mémoire, ici, fonctionne moins comme une base de données que comme un nuage d’images floues : une fenêtre SoundCloud, une chambre londonienne trop étroite, la lumière bleutée d’un été 2015 qui n’en finissait pas).

Je ne saurais plus situer le moment exact, mais je crois que tout a commencé quelque part autour de cette année-là (l’été 2015), quand je suis tombé, par hasard ou par capillarité algorithmique, sur sa cover d’Enya, Caribbean Blue 2, postée sous le pseudo un peu énigmatique d’avril23.

Cette même année, en juillet, je lançais le label, Club Late Music, un geste à la fois naïf et programmatique, et six mois plus tard, je publiais une compilation spéciale Japon (parce qu’à l’époque, tout projet “underground” se devait d’avoir un angle Japon) avec un titre de Detente (Adam’s Joint) et, si ma mémoire ne me trahit pas, un des tous premiers morceaux de Miley Serious (Miami Bump Raw Edit).

Miley Serious faisait partie d’un crew radiophonique baptisé TGAF (pour These Girls Are on Fyah, je crois), composé de Carin Kelly, DJ Ouai, Miley Serious et Oklou. Detente, pour sa part, était (et est toujours) l’un des proches d’Oklou, son guitariste sur scène, un type d’un talent discret mais presque déstabilisant tant il est naturel. Et malgré cette impression de proximité (comme si nos trajectoires formaient une constellation parallèle dans la même sphère culturelle), je n’ai jamais vraiment parlé à Oklou. Ni même à Miley Serious, à part cette fois à Londres, où je l’ai croisée avec un ami photographe, conversation fugace, probablement anodine, mais que je garde pourtant intacte dans ma mémoire, ce qui prouve bien que la mémoire a ses hiérarchies absurdes.

Avec Detente, j’ai échangé quelques messages, mais trop peu pour qu’on puisse parler de “connaissance”. Disons que nous habitons le même cloud social, sans jamais vraiment nous être rencontrés dans la matière (si ce n’est quelques salutations évasives à certaines soirées parisiennes).

Bref.

En 2015, je vivais à Londres, une ville qui, à cette époque, semblait être à la fois le centre et la périphérie de tout ce qui bougeait musicalement. C’est là que j’ai découvert la musique d’Oklou, mais aussi de Malibu, Miley Serious, Detente, Coucou Chloé (côtoyée par rapprochement amical), et tout un autre monde connecté à la montée exponentielle de PC Music qui allait aux soirées JACK au Powerlunches. Bref : deux scènes, ou plutôt une nébuleuse d’artistes apparus dans le même laps de temps, chacun trouvant son orbite propre.

Tout cela pour dire que j’ai une connaissance, disons panoramique, du parcours d’Oklou : de ses débuts effervescents jusqu’à ses structures plus nettes. Je me souviens encore de sa première sortie sur PERMALNK (label dirigé, entre autres, par Aprile, ancien parmi les anciens de Casual Gabberz), de son premier EP Rite of Passage sur NUXXE, fraîchement fondé par Sega Bodega, puis de Galore, cette mixtape qui tenait déjà du manifeste.

Les singles ont suivi, non pas comme une attente, mais comme une faim entretenue. Pour moi, Galore était l’album déguisé en mixtape, le diamant brut, la preuve éclatante du potentiel de Marylou. Il est sorti entre deux vagues Covid ; un mois plus tard, je perdais ma grand-mère, puis un ami. Et la musique d’Oklou, à ce moment-là, a tenu le rôle étrange que seule la musique peut tenir : absorber la douleur sans la nier. Galore est devenu une capsule temporelle de cette époque, porteur d’une nostalgie qui n’est pas seulement mienne, mais collective aussi, comme si cette mixtape contenait l’écho d’un monde suspendu, le mien (avec tout ce qui est resté là-bas au moment de sa première écoute) et celui de tout un tas d’autres personnes.

Quand choke enough est sorti, je l’ai écouté la semaine même. Je me souviens encore de ma première impression : admiration polie, sans l’embrasement. J’aimais oui, mais pas avec cette même intensité que je voyais fleurir sur Internet ; c’était comme si chaque écoute me ramenait inexorablement à Galore, et que cette référence affective m’empêchait d’entendre choke enough pour lui-même. C’est le paradoxe cruel de la mémoire sonore : elle colore tout ce qu’elle touche. 

Et puis, récemment, mon amie Maud m’a demandé d’en écrire la chronique. Alors j’y suis retourné. Pas par devoir, mais avec ce mélange d’appréhension et de curiosité que l’on ressent lorsqu’on rouvre une lettre ancienne. Et là, quelque chose a changé, subtilement, comme un rideau de lumière qui se déplace sur un mur. J’ai ressenti quelque chose de nouveau, quelque chose que je vais essayer (tant bien que mal) de décrire : cette sensation qu’en réécoutant Oklou, on ne réécoute pas seulement un disque, mais tout un pan de soi-même, d’un moment de soi, un moment qui se cache quelque part dans les endroits les plus reculés de soi, qui semble à la fois nous manquer et qui nous donne l’impression qu’il va nous manquer bientôt.

Review – Album « choke enough » d’Oklou

Écouter choke enough (1) exige une discipline que la culture pop moderne, avec ses playlists de dix secondes et ses notifications constantes, n’a absolument pas prévu. Ce n’est pas un album qui sommeille à la surface, ni une collection de singles calibrés pour déclencher le moindre plaisir immédiat, ni un de ces disques qui se laissent absorber par l’oreille distraite pendant que votre cerveau vagabonde sur Instagram. Non, c’est un disque qui, en un sens presque littéral mais que je refuse de rendre trop métaphorique pour ne pas perdre le lecteur, demande à être habité, habité non seulement physiquement (ce qui serait déjà suffisant), mais mentalement, émotionnellement, avec toute la part d’attention que l’on réserve d’ordinaire aux expériences qui comptent vraiment, celles qui laissent des traces que le temps n’efface pas facilement.

(1) quand je dis « écouter », ce n’est pas l’écoute passive et distraite que la majorité des gens associent au mot, mais un type de perception qui requiert quelque chose qui s’approche, au moins en esprit, de ce que les psychologues cognitivistes appellent la « présence attentive prolongée »

choke enough, premier véritable album studio (2) d’Oklou appartient donc, pour moi, à cette catégorie d’œuvres qui ne livrent pas de vérité immédiate, qui ne se déploient pas comme un manuel de compréhension rapide ou un hit récité pour la gratification instantanée, mais qui installent plutôt une sorte d’attraction floue volontaire, une indétermination presque palpable, une opacité que l’on pourrait qualifier de tendre, si l’on accepte cette association d’adjectifs apparemment contradictoires (3).

(2) quand je dis « véritable », il s’agit moins de qualifier la qualité de production que de signaler un passage de l’expérimentation de la “mixtape” à une forme cohérente et aboutie.

(3) attendez un peu de savoir où je veux en venir, c’est pas facile de coucher mes idées et mon sentiment sur le papier.

Sous ses airs de rêve électronique (et encore, rêve n’est pas le bon terme), l’album dresse en réalité le portrait d’une subjectivité post-numérique, un sujet éclaté entre son moi intérieur, ses avatars mémoriels et les traces numériques qu’il laisse derrière lui à chaque geste, chaque swipe, chaque publication. Chaque morceau, pris isolément, fonctionne presque comme une chambre de résonance pour les affects contemporains (leurs souvenirs, leurs moments importants), mais pris dans leur ensemble, ils deviennent une représentation parfaite de l’attention moderne, de la mémoire fragmentée et de la sensation persistante d’être simultanément ici et ailleurs.

Avec ce disque, Oklou opte pour ce que l’on pourrait appeler une forme de glissement sonore sous une couche encore plus profonde, une genre de subduction musicale : elle enfouit quelque chose en nous, atténue le relief, chaque note glisse sous la surface de la perception consciente de l’auditeur pour se loger dans un espace à la fois plus intime et plus insaisissable. De cette action, choke enough devient une pièce sonore de la disparition de soi, mais aussi une musique qui demande à ce que l’on renonce, un instant, à la maîtrise, à l’illusion du contrôle. Dans cette disparition affleure, c’est-à-dire émerge presque malgré elle une forme de phénomène plus large, ou du moins, un état perceptuel que l’on pourrait qualifier de double espace : celui de la nostalgie et de la post-nostalgie, cette émotion collective qui semble hanter notre présent contemporain, oscillant entre le désir de ce que nous avons réellement vécu et celui de ce que nous n’avons jamais vécu, mais que les images, les sons et les récits idéalisés et médiatisés nous ont appris à convoiter (4).

(4) Ça va être mon propos, et je suis vraiment persuadé de cette sensation du double espace nostalgique, je l’explique en détail ci-dessous et pourquoi j’ai cette impression. À savoir que j’ai lu dernièrement Grafton Tanner mais je n’ai pas eu le temps de lire Valentina Tanni et son livre Vibes Lore Core qui aurait pu, j’en suis sûr, m’aider à prolonger mon idée.

La nostalgie classique, telle que la définit grosso modo la littérature sur le sujet, repose sur un manque : le désir d’un passé révolu, d’un souvenir que l’on veut revivre, d’un moment que l’on veut ressentir à nouveau, d’une expérience qui a été et ne sera plus. La post-nostalgie, elle, ne vise plus un temps vécu mais un horizon de sentiments médiatisés, produits en amont, générés avant même d’avoir été vécus, ce qui signifie que nos souvenirs deviennent des objets manipulables, des clips, des archives numériques, des sons de synthés rétro que l’on reconnaît sans les avoir jamais expérimentés.

OkLOu Family & Friends Review Album - Brice Reiter

Dans choke enough, Oklou met en scène cette condition de façon presque clinique, mais en même temps profondément sensorielle : ses chansons sont des réminiscences à la fois avec et sans origine, des images d’un passé vécu et d’un passé non vécu. Les textures évoquent des samples des années 2000, mais aucun n’est identifiable dans une chanson précise ; les harmonies rappellent la douceur du R&B des années 90, mais leur mixage transforme l’expérience en quelque chose de presque hallucinatoire. Pour celles et ceux qui ont connu ces instants, la nostalgie fonctionne ou, plus exactement, s’installe comme un sentiment fluide et pénétrant. Pour celles et ceux qui ne les ont pas vécus, le même effet opère, mais le manque se ressent différemment, de manière plus abstraite, plus conceptualisée.

La post-nostalgie, loin du simple revival ou de la récupération superficielle, produit donc une sensation paradoxale : la familiarité d’un souvenir impossible, une impression de déjà-vu affectif dans un monde où le temps et la mémoire sont fragmentés. C’est précisément cela, la post-nostalgie. Et comment ne pas la ressentir (la nostalgie ou sa post-version) dans des titres comme endless, family and friends, ict ou encore harvest sky

Oklou devient ici une créatrice d’un modèle de sensible, une sorte de guide qui se tient derrière nous (ou devant nous, selon la façon dont on déploie l’écoute), fouillant les sensibilités de la mémoire individuelle et collective à travers sa propre sensibilité. Elle ne chante pas le passé, ni ne cherche à le reconstituer ; elle chante l’impression même de se souvenir, un écho affectif sans référent, une texture de sentiment qui n’existe qu’à l’interface entre ce que nous percevons, ce que nous avons vécu et ce que nous imaginons avoir vécu.

Formée au violoncelle et au piano avant d’entrer dans la production numérique, Oklou a toujours refusé les binarités : entre acoustique et électronique, entre douceur et puissance, entre sincérité et artifice, comme si chacun de ces couples n’était qu’une polarité apparente destinée à être transcendée. Dans choke enough, cette méthode de raisonnement atteint une sorte de conscience sonore incarnée, où chaque timbre, chaque pause, chaque réverbération semble porter en lui-même une intention tout en restant insaisissable.

Ce que l’on entend ici n’est pas “Oklou” au sens d’un moi affirmé (et encore, à supposer que l’on puisse définir un « moi musical » de façon stable, ce qui, soyons honnêtes, est déjà problématique) ; c’est plutôt un être en métamorphose, dont le mixage fait de la présence un voile translucide, souvent relégué à l’arrière-plan, flottant à la frontière du tangible et de l’évanescent. Ça donne une impression de désidentification sonore : elle se disperse dans le spectre, avant de se recomposer, peut-être pour nous inviter à se rapprocher davantage de sa musique elle-même. Pour moi, cette voix qui donne parfois l’air d’être dissout crée une sensation d’hyper-intimité, un état où l’auditeur perd sa distance de simple “écouteur” et s’immerge dans la texture sonore.

Tout commence dans une zone floue. Endless ressemble à un souvenir mis en musique : les accords restent en suspens, le rythme est à peine vivant, et la voix semble toujours sur le point d’atteindre une note stable sans jamais l’atteindre. La chanson évite constamment la “cadence parfaite”, cette formule musicale qui donne d’ordinaire une impression de conclusion. Ici, au contraire, tout reste ouvert. Le morceau respire dans l’inachevé : sa beauté vient de cette tension qui ne se résout jamais, qui nous porte dans ce flottement, qui nous traverse de son entre-deux et de son innocence, presque.

Dans thank you for recording, Oklou fait dialoguer (et ce verbe est ici à prendre dans son sens le plus littéral, presque algorithmique) l’intime et le numérique, le quotidien et l’archive, la voix et sa propre captation. Le titre lui-même agit comme une adresse paradoxale : on ne remercie pas un auditeur, mais une machine, ce qui, déjà, renverse la hiérarchie de la communication affective. L’artiste chante depuis ce qu’elle appelle sa petite maison, un espace à la fois concret (studio, chambre, lieu d’enregistrement) et symbolique, une cellule perceptive où l’on cherche à ressentir quelque chose qu’on aime, oscillant entre introspection et fuite vers l’écran. “J’ouvre toujours des fenêtres la nuit”, dit-elle, et ici, la fenêtre devient double : celle de l’ordinateur autant que celle qui s’ouvre sur le monde extérieur, cette frontière fragile où le dehors et le dedans cessent d’être des opposés et deviennent des flux de données émotionnelles.

Le refrain répète, comme un mantra ou un bug poétique : “Thank you for recording / my little AV disaster.” La formule, à la fois mi-ironique et mi-tendre, transforme la captation technique en un geste de soin. Enregistrer devient une manière d’aimer, une façon de préserver une trace lorsque tout s’efface : souvenirs, émotions, signaux faibles du corps. La voix, en se confiant à la machine, devient presque confessionnelle : non pas dans le sens religieux du terme, mais dans cette acception technologique où la mémoire mécanique remplace l’écoute humaine, où l’intimité ne disparaît pas mais se redéfinit dans le protocole même de l’enregistrement.

Le tornado swing qui la berce jusqu’au sommeil évoque alors cette oscillation permanente entre calme et chaos, entre perte de contrôle et abandon apaisé. Et c’est peut-être là que réside le geste central d’Oklou : rendre la catastrophe douce, enveloppée dans la boucle du son. Tout (le désastre, la tendresse, le glitch, le souffle) se fond dans une spirale hypnotique où la technologie cesse d’être un outil et devient un organe du sensible, un prolongement de la peau sonore.

Le morceau ict introduit une dimension que je nommerais rituelle. On y trouve des nappes électroniques, un rythme minimal proche du UK garage, et des harmonies simples mais envoûtantes. La musique avance par vagues, comme un dialogue entre une version “vivante” et une version “numérique” d’elle-même. La voix d’Oklou, tour à tour autotunée puis libérée, oscille entre le corps et la machine, entre la présence fragile et la trace programmée.

Avec harvest sky, featuring underscores, la chanson explore une idée rare : la nostalgie collective de moments qui n’ont jamais eu lieu. Son imagerie “under the harvest sky” ne renvoie à aucune réalité vécue mais décrit (à mon sens) une fête virtuelle, un lieu où l’expérience collective est simulée par des signaux sonores. Musicalement, c’est la plus diatonique du disque : pulsation organique, refrain presque populaire, où l’espace sonore reste distant, comme filtré par une brume. On assiste à la fête depuis l’extérieur, depuis la fenêtre d’un souvenir inexistant, simultanément familier et irréel.

Les deux morceaux take me by the hand et want to wanna come back sont les plus explicitement émotionnels (c’est très subjectif hein, ne l’oubliez pas).

take me by the hand, avec Bladee, ne parle pas de l’étreinte ; il en évoque la possibilité virtuelle. La production superpose des couches de voix filtrées qui ont tout l’air de suggérer la chaleur humaine par le traitement fait sur la voix. 

want to wanna come back cristallise le sentiment d’une émotion pure, détachée de tout contexte, libre de toute source. Entre la guitare délicate et l’apparition brusque d’un drum roll jungle, Oklou tisse un jeu de contrastes, évoquant des atmosphères musicales tant vécues qu’imaginées. Cette oscillation se prolonge dans « blade bird », titre final plus folk, porté par une guitare acoustique qui traverse le morceau et une batterie au rythme simple mais redoutablement efficace. Là, la musique devient le lieu d’un attachement déjà conscient de sa perte : entre tendresse et destruction, entre l’élan de l’amour et la lucidité de la blessure à venir. Le motif de l’oiseau, fragile et insaisissable, figure l’autre aimé, libre, mais voué à s’éloigner. Le « blade » posé sur lui incarne la tension d’un lien qui ne peut se maintenir sans blesser. C’est une nostalgie en temps réel : aimer en sachant que l’instant s’effrite déjà, embrasser tout en anticipant l’absence. Dans cette mélancolie lucide, Oklou met en musique le vertige d’un attachement qui survit à sa propre impossibilité.

Pour saisir l’univers de choke enough, il faut le lire dans la filiation d’une tradition de la musique comme environnement. Oklou produit des espaces émotionnellement contaminés : des atmosphères hantées par des traces affectives.

Le critique Mark Fisher, dans Ghosts of My Life, parle du “hauntology” comme d’une nostalgie du futur perdu : ici, peut-ton le voir comme le regret d’utopies sonores non advenues ? Chez Oklou, cette idée devient intime : c’est le regret de soi-même dans un futur possible (et n’est-ce pas que l’on ressent toutes et tous aujourd’hui en passant au futur ?). Chaque piste semble provenir d’un monde parallèle où nous aurions vécu différemment. Ainsi, choke enough ne regarde pas vers le passé, mais vers un futur révolu : un futur où l’on se serait senti complet.

La post-nostalgie est ici une posture de survie émotionnelle : elle permet de continuer à ressentir dans une époque saturée de simulation. La musique d’Oklou réintroduit de la sincérité dans l’artifice, de la tendresse dans le glitch, tout en nous touchant par des mélodies, des harmonies, des instruments (synthés, samples, sound design, guitares) qui nous replongent dans un passé qui nous manque.

Les fans d’Oklou parlent souvent de “feeling safe in her music”. Mais cette sécurité n’est pas celle de la reconnaissance ; c’est une sécurité paradoxale : celle de se perdre sans danger. Dans un monde où l’identité est devenue un flux d’images, l’œuvre d’Oklou propose un espace d’écoute dé-narcissisé : un lieu où l’on peut expérimenter l’effacement comme forme d’empathie (et c’est déjà ce que j’avais eu l’impression de sentir dans Galore). 

C’est comme si par sa musique on faisait tous partie du même retrait collectif, une micro-communauté fondée non sur l’expressivité, mais sur la dissolution douce. On ne “vibre” pas ensemble ; on s’éteint en même temps, dans une écoute partagée. Ce phénomène pourrait s’appeler la sociabilité post-affective : une communauté fondée sur la nostalgie partagée de sentiments virtuels.

L’album agit donc comme une forme de solitude commune, et de ce fait, une manière de se retrouver autour d’un même socle de sociabilité. C’est la musique d’une génération qui ne croit plus au lien direct, mais qui cherche des formes de résonance différée, des “affects asynchrones”.

Contrairement à la logique pop classique (exposition, développement), choke enough s’organise en boucles dynamiques, où la répétition devient transformation. Les transitions sont souvent transparentes, comme si les morceaux se souvenaient les uns des autres. Tout est conçu pour ne jamais heurter l’écoute, mais la fondre. Cette architecture correspond à la philosophie de l’album : choke enough n’est pas une somme de chansons, c’est une expérience de navigation dans la mémoire émotionnelle.

Pour finir sur le titre en lui-même, choke enough peut se lire comme une injonction paradoxale : étouffe, mais suffisamment. Il suggère la mesure dans la suffocation : ne pas mourir, mais rester au bord. C’est la tension vitale de tout le disque : contenir l’excès d’émotion, le calibrer pour qu’il reste audible. Et pourquoi ne pas aller plus loin en se demandant si l’album ne porte pas peut-être aussi un autre message : étouffer comme résistance à la saturation numérique ? choke enough serait alors la métaphore d’un refus : suffoquer, mais rester vivant pour ressentir encore (mais peut-être que là, je réfléchis trop).

À la fin de choke enough, on comprend que le véritable propos du disque n’est ni la tristesse, ni la nostalgie à proprement parlé, mais la tendresse comme acte de résistance dans un monde numérique dépourvu de ce sentiment. Dans un monde où tout est flux et performance, Oklou fabrique un espace d’écoute où l’on peut être vulnérable sans se montrer. Elle nous apprend que la sensibilité n’a pas besoin d’être spectaculaire : elle peut être une lente dissolution du moi dans le son.

choke enough n’est pas une confession (ou pas seulement cela), c’est aussi une écoute du monde à travers la buée de sa mémoire collective. C’est un album-miroir où se reflètent nos désirs les plus diffus : être quelqu’un, ailleurs, autrefois, peut-être. Et c’est précisément là que réside sa force : dans la capacité à rendre audible la fragilité du présent.Alors qu’à l’heure où la pop sature de récits identitaires et d’images de soi, Oklou propose une autre voie : une musique du désaccordement, un refus du centre. Chez elle, cette démarche prend celui d’une génération qui cherche dans le son ce que le réel ne lui donne plus : le sentiment d’avoir déjà aimé, déjà perdu, déjà été.

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