Review – Album « PRETTY DOLLCORPSE » de Ptite Soeur et Femtogo

Pretty Dollcorpse Review Album Rap Petite Soeur Femtogo Brice Reiter

Pour Léa, pour Basile

J’ai vu Ptite Soeur le 15 juin 2024, au Petit Bain, à Paris. À la base, j’étais venu pour voir le duo japonais de trance Minna-no-kimochi, que j’avais découvert quelques mois plus tôt via un obscur forum dédié aux compilations trance de la fin des années 2000, bref, un truc de niche dans la niche. 

Comme à mon habitude (et sans doute par un mélange d’anxiété sociale et d’obsession du timing), je suis arrivé très tôt, presque à l’ouverture, dans cette soirée censée durer de 20h à 5h30, soit neuf heures trente de son, de chaleur et de condensation humaine. Ce qui, dit comme ça, demande une certaine endurance, mais que je traduirais plus simplement par : “une nuit entière à boire des bières en attendant le moment exact où la musique devient autre chose qu’un fond sonore”.

Je ne savais rien de Ptite Soeur avant cette soirée, pas une note, pas une image, rien, mais je me souviens très précisément du choc. Pas un choc spectaculaire, pas un “waouh” hollywoodien, mais ce genre de claque intérieure, un glissement du temps : le moment où tu réalises que tu viens d’entrer dans un espace que tu ne contrôles plus. Je me souviens encore du set : court, intense, fragile, traversé de moments où la voix semblait se fissurer juste avant de se reformer, une énergie radicale, iconoclaste même. Et ce qui m’a frappé surtout, c’est la sincérité brute de tout ça, une manière d’être là sans chercher à “performer” autre chose que la présence elle-même.

J’avais vaguement entendu, un an plus tard (environ), qu’elle avait été critiquée lors de son passage au Grünt Festival, critiques auxquelles, pour être franc, je n’ai pas prêté la moindre attention. Je ne sais même pas si elles étaient fondées, et honnêtement je m’en fiche : sur Internet, la proportion de jugements lapidaires est inversement proportionnelle à la quantité d’amour sincère exprimé, et ça, c’est presque une loi physique. Et d’ailleurs, qui prête encore attention à ce qui est dit sur Internet, hein ?

Moi, j’ai mon souvenir, ce 15 juin 2024, au Petit Bain et il est grandiose. Pas parfait, pas techniquement irréprochable, mais vrai. Et pour ça, je lui en suis reconnaissant.J e n’ai pas revu Ptite Soeur en live depuis. Mais j’ai écouté PRETTY DOLLCORPSE le jour même de sa sortie, réflexe quasi pavlovien après un concert marquant, et j’y ai retrouvé cette même intensité : une émotion qui semble venir d’un endroit à la fois intime et spectral. J’aime aussi beaucoup Femtogo, que j’avais découvert lors d’une soirée Rêves Party (même collectif qui a organisé la soirée du 15 juin), non pas sur scène mais à travers un remix qu’un DJ passait, quelque part vers 3h du matin. Un remix de Femtogo signé PuppyLuv, et je me souviens encore du moment précis où l’ambiance a glissé, où le public a levé la tête, et où j’ai noté mentalement : “écouter ça plus tard sur SoundCloud”.

Voilà, c’est à peu près tout ce que je sais de Ptite Soeur et Femtogo, toute cette constellation sonore dont les trajectoires se croisent parfois dans mon algorithme personnel. J’ai lu quelques chroniques de leur album, cependant. Mais, à part ça, je ne suis pas leur actualité de près, je regarde parfois sur SoundCloud, sur Deezer, pour voir si quelque chose de nouveau est apparu.

Et me voilà, quelques mois plus tard, de retour devant PRETTY DOLLCORPSE, casque sur les oreilles, essayant de réécouter non seulement la musique mais aussi le souvenir que j’ai d’elle. Espérant, sans trop y croire, retrouver cette même sensation qu’en juin 2024, ou mieux encore, découvrir autre chose. Parce qu’au fond, c’est toujours ça que je cherche : pas la répétition du choc, mais la confirmation que la première fois n’était pas un accident.

Et donc, avant de me lancer dans cette chronique, j’aimerais dire un merci à mes ami.e.s Basile et Léa qui m’ont demandé d’écrire une review sur cet album.

Review – Album « PRETTY DOLLCORPSE » de Ptite Soeur et Femtogo

Si PRETTY DOLLCORPSE pouvait se résumer en une unique image, en dehors de sa couverture qui déjà sécrète (pour certain.e.s) malaise et curiosité, ce serait celle d’un sutureur en train de recoudre, avec des fils de nylon chirurgical, des blessures invisibles. Il n’est pas seulement question d’album ici, mais plutôt d’un dispositif performatif qui exhume, dissèque, et replace sous tension des fragments de vies brisées, recomposés en un langage musical singulier.

Ce que Ptite Soeur et Femtogo (assisté.e.s par Neophron à la prod’) font avec ce disque dépasse la « confession » ; ils opèrent un mise en abyme de soi, où les voix, les textures sonores et même la progression des morceaux fonctionnent comme des plans successifs d’un champ opératoire intérieur. La critique qui l’a déjà qualifié “d’expérience traumatisante” touche juste mais reste superficielle: ici, l’album traumatisme n’est pas contenu,  il est (à mon sens) mise en forme, structuration, et même esthétique de la douleur.

Pour dérouler mon commentaire, je vais donc endosser, en quelque sorte, le rôle d’un chirurgien : non pas pour mettre l’album en pièces, mais pour révéler ce qui bat en son intérieur.

Du coup…

Si l’on devait déplier la structure de l’album non pas chronologiquement mais morphologiquement, on observerait une bifurcation en deux hémisphères sonores :

Tout d’abord, une zone d’hyper-présence physique : on la perçoit alors comme une première moitié qui fonctionne comme une charge somatique : les beats sont tranchants, l’énergie est invasante, presque intrusive, avec un flow qui ne permet pas à l’auditeur de se dissocier de son propre corps pendant l’écoute. Les percussions sont souvent décalées, ou plutôt « déstabilisantes », comme si le tempo se jouait de l’horloge interne de l’auditeur. Neophron, en virtuose des micro-ruptures rythmiques, instille dans cette zone des textures glitch (qu’on retrouve souvent dans des sous-genres d’Internet style digicore), et des silences qui ne sont pas des pauses mais des « trous noirs auditifs ». Ce paysage sonore n’est pas rap standard : c’est une mise en forme rythmique fragmentée, où la continuité est sapée à dessein pour forcer une confrontation brute avec la matière des mots et des sons.

Ensuite, on découvre la zone de révélation intime : dans l’album, quelque chose se délie dans un second temps, après le titre climax « Sixth Floor« . Le rythme se fait plus flottant, les loops plus contemplatives. Ce n’est pas un adoucissement, mais plutôt une ouverture latérale, un espace où les mots cessent d’être des projectiles et deviennent des paysages à traverser. Dans cet hémisphère, la forme musicale finit par se caler sur un rap plus chanté, presque lyrique à certains moments, obligeant l’auditeur à re-configurer sa relation au texte pour qu’il devienne une forme de musique vocale presque « post-rap ». Ce qui distingue PRETTY DOLLCORPSE du panorama rap habituel n’est pas simplement la confession et encore moins la simple exposition de thèmes difficiles. On peut trouver des albums « brutaux » ou « intimes » dans toute l’histoire du rap depuis Enter the Wu-Tang jusqu’à My Beautiful Dark Twisted Fantasy. Ce qui est unique ici est la mécanique même du langage. Ptite Soeur et Femtogo ne se contentent pas de raconter. Ils réactivent la langue, la fragmentent et la ré-assemblent, et par ce geste, produisent une rhétorique de la douleur qui transcende la simple identité narrative.

Dans un passage de Sixth Floor, par exemple, l’évocation d’une exploitation sexuelle n’est pas posée comme anecdote ou « punchline » mais articulée à un flux rythmique qui simule littéralement le déséquilibre entre corps et désir, responsabilité sociale et abandon. Ptite Soeur, dans son flow brisé et organique, reprend inconsciemment l’héritage du langage à mi-chemin entre le cri et la parole, comme expliquait par Antonin Artaud et cette idée du cri du langage, où parler devient un acte sonore, un geste physique de résistance, plutôt qu’une phrase à sens stable.

L’album entier opère selon une métaphysique du corps fracturé. Chaque piste, même celles que l’auditeur pourrait qualifier de « mélodiques » ou « plus traditionnelles », fonctionne comme une surface de représentation de la vulnérabilité. Plutôt que de chercher à « guérir » ou à « transcender » la douleur, PRETTY DOLLCORPSE la met en exposition, la place sous des projecteurs conceptuels. Il y a une tension permanente entre : l’impulsion à exposer et l’impulsion à dissimuler. Cette tension est une structure rythmique, une modulation vocale, et même un agencement harmonique. Les deux voix (celle de Ptite Soeur et celle de Femtogo) ne se contentent pas de rapper ensemble ; elles se répondent comme deux points de vue conflictuels sur une même hémorragie existentielle. Sur cette scène sonore, les voix se connaissent, s’interrompent, s’envahissent mutuellement, et finissent par représenter un seul corps fragmenté mais pluriel.

L’approche de Neophron ne se limite pas à fournir des beats. Il construit un espace musical qui agit comme un troisième protagoniste : parfois présent comme un souffle mécanique, parfois comme un écho désynchronisé, parfois comme un grondement instable. Ce faisant, il ne supporte pas simplement le texte : il incarne les tensions psychiques indicibles que les deux artistes essaient de verbaliser. Cette forme de production n’est pas simplement acoustique, mais mécanique, corporelle, et psychotrope.

Pour moi, en tout cas, ce qui se joue ici est une collision entre structures harmoniques traditionnelles du rap et un traitement quasi-post-industriel du son. Les glitchs, les coupes abruptes, les basses sous-toniques se combinent pour produire une texture qui évoque à la fois l’aliénation et la coexistence : l’auditeur est dans le corps de l’album, pas simplement devant lui.

Ce qui rend PRETTY DOLLCORPSE potentiellement historique dans l’évolution du rap francophone n’est pas seulement son propos, ni même son innovation formelle, c’est sa capacité à concevoir la musique non comme contenue mais comme enveloppe : enveloppe de corps, d’émotions, d’interstices langagiers, et de contradictions. Dans le champ de la musique populaire contemporaine, on distingue généralement trois niveaux d’artefacts : le divertissement, l’expression subjective, la performance conceptuelle.

Très peu d’albums atteignent ce troisième niveau. PRETTY DOLLCORPSE y parvient précisément parce qu’il refuse la séparation entre le sujet et le signe musical. Le sujet n’y est pas représenté. Il est performé. Ce n’est pas un “je” qui parle, c’est un “je” qui se dissout dans le son, un corps qui devient rythme, souffle, distorsion. Peu d’œuvres contemporaines parviennent à un tel alignement entre intention artistique, forme musicale et impact émotionnel. Ici, l’auditeur n’est pas simplement invité à écouter : il est happé, interpellé, mis à nu, obligé de faire face à une vérité qui ne passe plus par le langage.

Écouter PRETTY DOLLCORPSE, c’est comme relire une confession clinique, une opération à cœur ouvert menée avec une précision esthétique presque dérangeante. C’est aussi traverser une pièce d’art conceptuel qui ne cherche jamais à séduire, mais à confronter.

Ce n’est pas du rap francophone.
Ce n’est pas de l’underground.
Ce n’est pas de l’expérimental non plus.
C’est une expérience esthétique pensée comme une suture : un geste qui tente de recoudre ce que la douleur ou la société ont laissé ouvert.

Ici, la musique n’est pas un décor sonore, ni même un message. Elle devient un mode de survie, une manière de parler quand les mots se sont épuisés. Elle agit comme une cicatrice sonore, un langage brut qui se reconstruit à mesure qu’on l’écoute.