Review – Album « Famille » de Ben Mazué

Ben Mazué Review Album Famille Musique

Pour ma soeur

Parmi toutes les suggestions et demandes de chroniques musicales que j’ai reçues en décembre, la plus difficile à écrire, pour l’instant (1), était celle que ma sœur m’a envoyée. Oui, ma sœur, cette personne qui, par le simple fait de m’avoir dans sa vie, sait exactement comment elle peut me piéger sur ce type d’exercice, et donc, elle m’a demandé d’écrire sur l’album Famille de Ben Mazué.

(1) je précise bien “pour l’instant”, car au moment où je publie cette chronique, deux des huit reviews suggérées restent encore à écrire.

Je dois confesser quelque chose, ce qui est toujours un peu risqué dans une chronique subjective : je ne suis pas très à l’aise avec la chanson française. Je n’en écoute pratiquement jamais, à part Jean-Jacques Goldman, dont je suis, et ça n’a rien de discret, un fan absolu (et peut-être obsessionnel, je n’ose pas dire). Pendant mon enfance, ma mère écoutait beaucoup de chanson française : Nilda Fernandez, Patrick Bruel, Balavoine, Francis Cabrel, et d’autres dont je n’ai gardé le nom que par association de souvenirs avec l’odeur du pain au petit-déjeuner quand la radio tournait en boucle, ou les trajets en voiture qui sentaient l’Alcantara, avec le poste à plein volume. Je connais certaines chansons par cœur, mais c’est surtout comme des photographies : figées, belles, mais incapables de se déplacer dans le temps avec moi. Et pour être honnête, à l’époque, je n’avais aucun attrait réel pour ce type de musique, même quand ma mère la passait sans arrêt. Mais elle est restée là, imprégnée dans le paysage sonore de mon enfance, un peu comme des fantômes, un peu comme un vieux parfum de mémoire.

Alors… que dire sur Famille, l’album de Ben Mazué ? Je n’en ai absolument aucune idée. Et, naturellement, c’est exactement le genre de situation qui déclenche la panique créative : il faut produire quelque chose. Peut-être devrais-je commencer par l’écouter (en effet, il serait raisonnable de poser ses oreilles sur le disque avant de tenter une analyse) et, en attendant, je peux m’accrocher au nom de l’album. Famille. Ce mot, simple, immédiat, déjà porteur de toutes sortes d’émotions contradictoires : l’amour, la rancune, la nostalgie, le chaos. C’est un angle de départ un peu facile, oui, mais il faut bien agripper quelque chose pour avancer, sinon on reste coincé dans ce vide paralysant qu’on appelle l’écriture.

Et c’est exactement là que je me trouve : coincé, avec des souvenirs d’enfance en fond sonore, la pression implicite de ma sœur, et un disque que je n’ai pas encore entendu mais qui, par le titre, me fixe déjà du regard.

Review – Album « Famille » de Ben Mazué

En musique populaire contemporaine, l’album est souvent structuré autour d’une dichotomie couplet/refrain, ou s’articule en singles indépendants qui visent la playlist plutôt que la narration. Ben Mazué, depuis ses débuts, a toujours résisté à cette fragmentation moderne (d’après ce que j’ai pu voir, mais je peux me tromper). Ses œuvres sont moins des collections de chansons que des récits sériels qui tissent un fil éditorial. 

Avec Famille, ce projet atteint une forme qui a tout l’air d’être plus ambitieuse : non seulement chaque morceau est une scène autobiographique, mais l’album entier fonctionne comme un dispositif narratif qui articule temporalité subjective et mémoire collective. Ainsi, plutôt que de se contenter de chanter “sur” la famille, Ben Mazué tente ici de modeler l’album comme une exploration sensible des manières dont les souvenirs résonnent, se superposent, se contrarient et s’apaisent dans l’esprit du narrateur et, par résonance, de l’auditeur (comme mes souvenirs de chansons françaises dans la voiture de ma mère).

La tracklist elle‑même suggère ce voyage : ouvrir avec Cette guerre prépare l’auditeur à une dialectique interne entre conflit (extérieure ou intérieure) et réconciliation (extérieure ou intérieure), tandis que des titres comme C’est l’heure et Avec le temps – Interlude impliquent un mouvement d’horloge, un temps vécu (et de facto, nostalgique) plutôt qu’un simple déroulé chronologique. À l’écoute, on sent que l’album s’articule autour d’un temps musical élastique, capable d’étendre des instants émotionnels en longs rubatos d’introspection, puis de contracter des souvenirs en motifs récurrents, procédé qui évoque, paradoxalement, autant le genre littéraire du récit autobiographique que la structure cyclique d’une phase d’un lieder romantique, ces chants poétiques germanophones accompagnés d’un piano.

L’une des caractéristiques les plus saisissantes de cet album (en tout cas celle qu’il m’a le plus impressionné) est la manière dont Ben Mazué négocie le phrasé parlé et chanté, se tenant à la frontière du sprechgesang, ce vocable germanique qui désigne un chant parlé rythmé (littéralement “chant parlé”) (2) et ultérieurement dans la poésie sonore contemporaine. Ben Mazué adapte cette esthétique au français, non pas pour construire un artifice lyrique abstrait, mais pour incarner la langue comme geste narratif à l’intérieur de la musique populaire. Ainsi, dans des morceaux comme Crush ou Je peux pas, le phrasé ne chante pas simplement les mots, il déclenche leur tension affective, oscillant entre mélodie et recitativo, et rappelle la manière dont le rap ou le slam utilisent le rythme du langage comme matière première expressive.

(2) c’est très subtil mais j’ai parfois l’impression qu’on s’y rapproche vocalement.

Cette sorte, disons, d’hybridation n’est pas anodine : elle place Famille dans un ensemble où la musique populaire française renouvelle sa relation à la prosodie, une question que des figures comme Jacques Brel ou Léo Ferré avaient déjà explorée, mais avec des gestuelles vocales radicalement différentes. Ben Mazué introduit ici une mémoire vocale contemporaine, subtilement informée par le hip‑hop (rap ou slam), la chanson et le théâtre total, qui transmet une présence parlée autant qu’une émotion chantée.

L’album se distingue aussi par une gamme texturale qui n’est pas uniforme. On y trouve des orchestrations très riches (était-ce le cas dans les albums précédents ? je ne sais pas…).

Certaines couches sonores évoquent des arrangements folk‑chamber pop, d’autres tendant vers une intimité acoustique presque chambriste. Ce contraste produit ce que j’appelle une mise en place d’une pensée personnelle de l’espace sonore, où certaines chansons s’étendent vers des paysages plus ouverts tandis que d’autres se replient en une proximité singulière lié à l’instrumentation choisi. Là où je veux en venir c’est que le choix de textures n’est pas simplement une variation stylistique : il participe par ses choix à une poétique de la mémoire, où chaque timbre instrumentale se lie à une humeur ou une strate de souvenirs. Loin d’un simple accompagnement, les arrangements deviennent des partitions d’affects : des cordes qui caressent les mélancolies, des percussions légères qui ancrent des moments de lucidité, et des interludes qui fonctionnent comme des respirations, le piano porteur de nostalgies diverses, autant d’espaces où le temps musical devient temps psychique.

Dans l’album, on observe une volonté qui pourrait être appelée comme une dissémination du souvenir : des thèmes, motifs ou lignes mélodiques n’apparaissent pas seulement pour exister en soi, mais pour être repris, modulés ou recontextualisés plus loin. Cela opère une manière d’écrire en “spirale” : une idée musicale revient, transformée, comme une pensée revenant sur elle‑même après maturation. Cette technique donne à l’écoute une texture cognitivement complexe, ce n’est pas une simple écoute linéaire, mais une conversation en spirale entre moments, émotions et souvenirs.

Ce que certaines chroniques ont décrit comme “intime” ou “émotionnel” dans Famille est en réalité la manifestation d’une stratégie esthétique : faire de l’intime non pas un simple objet d’empathie, mais une structure communicative qui invite l’auditeur à situer ses propres souvenirs dans la narration de Ben Mazué. Les textes évitent souvent l’abstraction métaphorique pour se tourner vers des images directes (repas de famille, départ d’un enfant, les tours et détours des relations parentales) ce qui, loin d’être simpliste, implique une représentation d’archétypes affectifs qu’on connait toutes et tous. Cette mise en forme des affects, qui passe par des récits personnels mais parlants, répond à une mémoire autobiographique partagée par chacun et chacune, cette capacité de relier sa propre vie à des récits en chansons qui résonnent comme des espaces partagés dans la mémoire collective.

Ainsi, Famille ne se réduit pas à une simple déclinaison thématique autour de la notion de famille. Il s’agit plutôt d’une reconfiguration du cadre narratif de l’album musical, envisagé non plus comme un objet figé mais comme un espace mouvant, presque liquide, où la mémoire et le temps vécu s’entrelacent. Ben Mazué y superpose phrasé parlé et chanté, juxtapose des textures instrumentales contrastées, tisse une écriture qui agit comme une carte d’émotions : chaque motif, chaque retour mélodique, chaque silence même, devenant un repère dans cette exploration intime du soi.

Écouter cet album, c’est donc se retrouver dans un territoire à la fois personnel et collectif, où la musique sert moins à dire qu’à se souvenir. Et ce geste est profondément ambitieux, car il déplace le rôle traditionnel de la chanson française contemporaine : elle ne cherche plus seulement à émouvoir, mais à façonner une forme musicale qui reflète la conscience de l’auditeur lui-même, cette conscience trouble et mouvante du temps qui passe, de ce qui nous relie, de ce qui nous échappe. C’est pour cela qu’on ne peut pas en sortir sans avoir rien éprouvé. On écoute, on sourit, on se tait, puis on réalise qu’on vient de croiser, quelque part entre deux couplets, un fragment de sa propre vie.


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