Review – Album « French Music » d’EMILE

Emile French Music Album Review Brice Reiter

Pour Matthieu D.

Parmi les suggestions de chroniques musicales que j’ai reçues en cette fin d’année, il y a celle de mon ami Matthieu (fondateur de l’agence Bouche Bée, pour situer, et surtout ami d’assez longue date pour se permettre ce genre de demandes un peu piégées). Il m’a écrit, très simplement, en envoyant une photo de l’album sans rien dire de plus. Action comprise comme : « Tu devrais faire une review de l’album French Music d’EMILE. »

De cet album, je ne sais littéralement rien. Rien sur l’artiste, rien sur la musique. Mais j’avais vu, il y a peu, peut-être quelques jours avant la demande de Matthieu, passer une story sur Instagram mentionnant justement un album intitulé French Music. Et ce que je savais (ou croyais savoir) c’est que l’artiste avait travaillé avec Milena LeBlanc, que je suis sur Instagram, justement.

Milena, je l’avais rencontrée un an plus tôt, à Paris, lors d’un tournage pour l’un de mes clients. Je me souviens très bien de cette après-midi : on avait commencé à la Halle Saint-Pierre, temple un peu surréaliste de l’art brut. C’est là, en la filmant, que j’avais compris à quel point Milena aimait l’art dans sa forme la plus physique, la plus sincère. Quand j’ai vu qu’elle prêtait sa voix sur un morceau intitulé Salle de bain et qu’elle avait réalisé le clip, j’ai su que quelque chose dans ce projet allait m’intéresser, ne serait-ce que par ricochet.

Mais à part ça ? Rien. Je n’avais ni entendu, ni vu, ni même cherché quoi que ce soit d’autre sur EMILE avant ce moment précis où j’ai mis mon casque, décidé de me plonger “profondément” dans l’album pour en parler. Ce mot, “profondément”, est important : il dit à la fois l’intention critique et la peur du vide. Parce qu’écrire sur un disque qu’on ne connaît pas, c’est accepter cette part de saut dans l’inconnu, comme parler d’un rêve dont on n’est pas sûr d’avoir fait partie.Alors voilà : merci à Milena, d’abord, pour cette introduction oblique à la musique d’EMILE, comme si elle m’avait ouvert la porte d’une maison dont elle aurait peint une seule pièce avant de s’éclipser. Et merci à Matthieu, aussi, de m’avoir lancé ce petit défi sans s’en rendre compte.  Maintenant, il ne reste plus qu’à écouter, à plonger, à voir ce que cette French Music dit vraiment : de la musique d’EMILE, ou peut-être simplement de la manière dont on apprend encore à écouter ce qu’on ne connaît pas.

Review – Album « French Music » d’EMILE

Ce qui frappe d’emblée dans French Music (1) n’est pas simplement sa brièveté ou son évident ancrage dans la tradition pop francophone, mais plutôt cette tension fondamentale qui n’a guère été commentée jusqu’ici (2), non pas seulement entre pop et poésie, ni entre profondeur et légèreté, mais entre trivialité revendiquée et mythologie personnelle.

(1) un condensé de huit pièces pour une durée d’à peine vingt-deux minutes.

(2) oui j’ai fait quand même quelques recherches dessus.

Ce qui fait la singularité de cet album, et ce qui le distingue de tant de productions pop contemporaines, est sa façon de soulever la vie quotidienne jusqu’à la dignité d’objet esthétique, non par sublimation romantique, mais par un geste ironique de mise à nu. EMILE ne cherche pas à embellir la banalité : il la met en scène, la déplie, la retourne, jusqu’à ce qu’elle devienne critique de soi. En plus, plutôt que d’adhérer naïvement à une narration nostalgique (3) ou à la reconstitution de modèles antérieurs, ceux par exemple de la variété française des années 60 ou 80 qui tend à se réclamer de Trenet ou Gainsbourg, EMILE opère un effacement des repères tout en maintenant leurs traces sonores. Ainsi, French Music n’est pas une simple collection de pièces pop, mais une méta-pop : une musique qui interroge la pop elle-même comme mode d’être et de représentation.

(3) désolé, le terme m’est venu spontanément ; je lis Foreverism de Grafton Tanner (qui traite de l’idée de la nostalgie) en ce moment, et je trouve que ce qu’il dit résonne assez bien avec ce que je peux interpréter de l’album.

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Voici donc la perspective de lecture que je vais adopter : je vais appuyer mon analyse sur certaines notions théoriques de Roland Barthes et sur des outils de sémiologie, qui me semblent les plus pertinents pour étayer mon propos.

Commençons avec Supercar, qui circule également en tant qu’EP indépendant. Ce titre est peut-être l’exemple le plus explicite de la méta-posture d’EMILE. Sous des dehors de pop légère et ludique, ce morceau organise une syntaxie lexicale de marques et d’objets qui devient une caricature de la consommation ostentatoire.

À première écoute, le texte peut sembler une accumulation de marques automobiles, Ferrari, Bugatti, Jaguar, Mercedes, Hummer, Maserati, Cadillac, Pagani, égrenées comme des perles dans un collier clinquant. Mais la répétition n’est pas simplement stylistique : elle constitue une grammaire de la performativité identitaire, une mise en abyme de la relation entre le sujet moderne et ses signes de distinction.

D’un point de vue musical, ces listes peuvent être rapprochées des signes typiques de la culture de consommation : chaque marque qu’il cite ne désigne pas seulement un produit, mais aussi une image sociale idéalisée. Ce qu’il met en avant, ce n’est pas vraiment le luxe en soi, mais la manière dont on se raconte à travers les marques qu’on affiche. Quand EMILE chante « Qu’est-ce qu’on se marre en supercar », il ne célèbre pas les voitures de sport : il se moque plutôt du caractère automatique et presque religieux de ce langage du luxe, comme si répéter les noms de marques revenait à invoquer des divinités.

Le morceau joue, en creux, avec une idée chère aux artistes dadaïstes : leur goût pour les listes absurdes et répétitives. Mais ici, la répétition ne sert pas seulement à montrer la richesse, elle devient un décor, une façon de réfléchir à la manière dont on “joue” socialement la performance du succès.

Alors que la pop commerciale cherche souvent à faire rêver ou à donner envie d’appartenir à un certain monde, EMILE renverse le principe : il pousse ces signes de réussite jusqu’à l’excès, jusqu’à l’absurde, pour en révéler la vacuité.

Robot Marx est sans doute le morceau le plus ambitieux de l’album, autant dans la forme que dans les idées. Le “robot” qu’on entend ne cite pas Marx juste pour paraître intelligent : il s’inspire de sa pensée pour en faire une métaphore. Quand il dit “Ça me prend des kilowatts”, il transforme le concept d’aliénation en énergie. L’ironie du morceau éclate quand le robot déclare : “pas capitaliste / Qui tombe amoureux d’une femme”. L’amour devient alors un bug dans son système : une erreur imprévue, un virus émotionnel qui fait vaciller la machine et remet en cause les règles du monde productif.

Si Robot Marx parle du conflit entre l’individu et le système, Chorale, avec ses paroles oscillant entre imagerie religieuse (“Un gothique qui prie à l’église / La chorale de Saint François d’Assise”) et scènes de club pop, montre comment le sacré et le profane coexistent aujourd’hui dans nos identités. C’est une manière poétique de dire que, dans le monde moderne, le spirituel et le trivial, la prière et la fête, s’entremêlent sans cesse.

En mêlant des références qui n’ont, à première vue, rien à voir (Christian Dior et Albator, clavecin et chat, molly et moquette) EMILE construit ce qu’on pourrait appeler une poétique du mélange banal. Il ne cherche pas à donner une image cohérente de lui-même, mais à montrer que l’identité d’aujourd’hui est faite de contradictions, d’influences multiples, de collages d’univers qui ne vont pas forcément ensemble. On retrouve ici un clin d’œil aux idées de Roland Barthes sur les mythes culturels, mais inversé : au lieu de dissimuler le mythe derrière une façade parfaite, EMILE met à nu la banalité du mythe lui-même, il le montre dans toute sa trivialité.

Les images crues ou provocantes (« Heat up quand je pop, enlève ton sweat / Po-po-po-pop sur ma bite ») ne sont pas là pour choquer gratuitement. Elles servent à casser l’idée que la pop francophone doit être sage, bien élevée ou esthétiquement “propre”. Dans ce sens, La Chorale n’est pas un moment de grâce religieuse, mais une faille symbolique : un espace où les codes de la culture populaire et leurs contre-codes se confrontent.

À l’inverse des chansons très narratives ou métaphoriques, l’album propose plusieurs versions d’un même titre, L’amour, numérotées “(1)” et “(2)”. Là où d’autres artistes se contenteraient d’un simple remix, EMILE en fait une exploration du sentiment amoureux sous différentes formes. Chaque morceau n’est pas une répétition, mais une variation, une autre façon de ressentir et d’habiter ce thème. On pourrait dire que chaque version donne à entendre une expérience différente de l’amour, comme si le sentiment se rejouait à chaque fois, dans un état d’esprit ou une énergie nouvelle. L’auditeur ou l’auditrice est alors invité·e à percevoir l’amour non comme une idée fixe, mais comme une manière d’être présent au monde, à travers le son. L’amour (2) repose presque entièrement sur la répétition. Le refrain tourne sur lui-même comme un mantra, jusqu’à devenir une sorte de boucle hypnotique (et suggestive en quelque sorte). Ce n’est pas un manque d’inspiration, mais une démarche réfléchie : une manière de traiter l’amour non pas comme une histoire à raconter, mais comme une expérience à vivre dans la durée, un amor fati poétique où la répétition devient, à elle seule, une forme d’émotion.

Salle de bain, en featuring avec Milena Leblanc, est sans doute le morceau le plus intimiste du disque, pas parce qu’il plonge dans la psychologie du chanteur, mais parce qu’il observe avec une grande précision la vie quotidienne. La salle de bain y devient un espace suspendu, un moment hors du temps, où “on ne pense pas à demain”. Les gestes, les habitudes, les effets de l’environnement sur leurs corps, y prennent une valeur poétique puissante. Ici, la beauté ne vient pas du timbre ou de la virtuosité, mais du geste de transformer la vie ordinaire en matière artistique. En ce sens, EMILE brouille la frontière entre le banal et le poétique : il fait du quotidien lui-même un lieu d’émotion et de réflexion.

Ce n’est donc pas une simple chanson d’amour, mais une réflexion sur le présent, sur la texture du réel. EMILE y transforme un lieu banal en expérience sensorielle : on écoute les sons comme on écouterait les nuances d’un morceau de jazz, avec attention et présence.

S’il fallait résumer ce que French Music apporte, ce serait sans doute sa façon de transformer la banalité en outil de réflexion sur soi. EMILE ne se contente pas de chanter des thèmes familiers : les voitures de luxe, l’amour, la vie quotidienne. Il met en scène la manière dont on se raconte, dont on “se joue” soi-même dans un monde saturé de signes : les marques, les corps, les technologies, les mots.

Son geste n’est ni simplement ironique, ni purement pop. C’est une manière consciente de donner forme à l’expérience moderne : un espace où la pop n’est plus seulement un style musical, mais un terrain de dialogue entre ce qui semble trivial et ce qui fait sens.

En ce sens, French Music ne se juge pas seulement à ses refrains accrocheurs ou à ses mélodies efficaces. C’est une œuvre qui pense la pop elle-même, qui fait de l’écoute une manière de réfléchir au monde. Et si le disque semble parfois frivole ou léger, c’est justement là sa force : il transforme la trivialité en miroir critique, en manière de comprendre ce que veut dire être soi dans la société contemporaine.

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